La gendarmerie enquête sur les attributions de terrains économiques à Bras-Panon, et l'élu concerné dément avec la sérénité de ceux qui n'ont rien à cacher - ou de ceux qui ont tout préparé. Pendant ce temps, 170 agriculteurs du Tampon attendent que l'État daigne autoriser une retenue d'eau déjà pleine. Bienvenue dans le deuxième édito du samedi d'entrepreneur.re : l'île telle qu'elle est, sans fard et sans langue de bois.
Je vous demande de m'accorder quelques minutes ce matin. Pas pour vous raconter des histoires, pas pour vous réciter un communiqué de presse réchauffé. Pour vous parler de deux affaires qui, chacune à sa façon, résument quelque chose d'essentiel sur la manière dont cette île fonctionne quand personne ne regarde : le foncier public distribué en missouk à Bras-Panon, et l'eau gardée dans ses tuyaux administratifs pendant que les cultures crèvent de soif au Tampon.
Paniandy : 115 dossiers, 13 retenus, et la gendarmerie à la porte
Commençons par ce qui est désormais entre les mains de la Section de recherche de la gendarmerie. L'affaire de la ZAE Paniandy, à Bras-Panon, c'est l'histoire d'un appel à manifestation d'intérêt lancé en fanfare le 10 juillet 2025, dix-sept hectares supplémentaires de zone d'activités économiques, des lots à 140 euros le mètre carré hors taxes ou en bail à construction à 9 euros le mètre carré par an. Du foncier public, autrement dit. De l'argent du contribuable de l'Est. 115 dossiers déposés, 13 retenus. Et selon des témoignages concordants qui ont visiblement convaincu les enquêteurs, des soupçons d'irrégularités en cours de route.
Patrice Selly, premier vice-président de la Cirest, ex-président de l'intercommunalité et aujourd'hui en charge des affaires économiques, a accordé un entretien pour expliquer que tout cela n'est que « ladi lafé et des on-dit ». Formule commode. Selly est précis sur la procédure : appel à manifestation d'intérêt volontaire, cahier des charges rigoureux, sélection sérieuse. Fort bien. Sauf que la Section de recherche ne se déplace pas pour des ragots de marché. Elle se déplace quand des éléments tangibles lui sont soumis. Présomption d'innocence, bien évidemment : l'enquête est en cours, aucune mise en examen n'a été prononcée à ce stade, et votre serviteur ne condamne personne. Mais l'enquête existe, elle est réelle, et le démenti de Selly ne la fait pas disparaître.
Ce qui mérite qu'on s'y arrête, c'est le décor. La ZAE Paniandy était présentée comme un événement sans précédent depuis quinze ans dans l'île. Un outil de développement économique pour l'Est, territoire qui n'est pas précisément gâté par les investissements privés. Des entrepreneurs, des artisans, des petites entreprises attendaient ces lots depuis des années. Certains avaient préparé des projets sérieux, constitué des dossiers, mobilisé des financements. Et voilà que des témoins affirment avoir été sollicités d'une façon qui n'a rien à voir avec un cahier des charges. Si ces témoignages sont fondés, ce ne sont pas seulement des élus qui auraient fauté : c'est l'outil de développement économique de tout un territoire qui aurait été détourné au profit de quelques-uns. C'est le marché qui aurait été faussé. Et ce sont des entrepreneurs honnêtes qui auraient perdu face à ceux qui disposaient d'un avantage indu.
L'eau et le papier
Changeons de versant, sans changer de sujet. Au Tampon, 170 agriculteurs regardent leurs cultures sécher sous une sécheresse qualifiée d'« exceptionnelle » par les services de l'État. La retenue collinaire de Piton Sahales est pleine à moitié : 160 000 mètres cubes disponibles sur 350 000. L'ouvrage est physiquement achevé. Les tuyaux sont en place, les 90 bornes d'irrigation aussi. Tout est prêt, sauf un document.
« L'instruction est encore en cours », reconnaît le sous-préfet de Saint-Pierre, Jean-Paul Normand. Comprenez : l'autorisation administrative définitive n'a pas été délivrée. L'ouvrage existe, l'eau est là, les agriculteurs ont soif, mais le dossier n'est pas bouclé. On a donc décidé d'ouvrir la retenue en régime dérogatoire, en urgence, parce que la situation l'imposait. C'est bien. C'est même courageux de la part des services de l'État d'assumer cette dérogation plutôt que d'attendre que le maïs soit mort pour tamponner la dernière page. Mais cela pose une question simple : combien de temps une infrastructure agricole financée avec l'argent public peut-elle rester bloquée par son propre dossier administratif ? Piton Sahales n'est pas une exception réunionnaise. C'est une illustration parfaite du rapport qu'entretient notre administration avec le temps réel de ceux qui produisent.
Les agriculteurs du Tampon ne sont pas des spéculateurs fonciers, pas des candidats à un AMI douteux. Ce sont des gens qui lèvent à 4 heures du matin et qui attendent, depuis des mois, qu'un rond de serviette administratif soit complété pour accéder à une eau qui leur appartient collectivement. La décision d'urgence est la bonne. Mais l'urgence aurait pu être évitée si la procédure avait suivi le rythme de la construction plutôt que son propre calendrier.
Pour les entrepreneurs : deux leçons d'une même île
Ces deux affaires n'ont l'air de rien en commun. L'une concerne du foncier industriel dans l'Est, l'autre de l'eau agricole dans le Sud. Mais elles parlent de la même chose : la difficulté structurelle, ici, d'accéder à la ressource publique par les voies normales. Le foncier économique est rare, cher, et visiblement convoité par d'autres que ceux qui en ont le plus besoin. L'eau est là mais gardée derrière une porte que l'administration n'a pas encore daigné ouvrir officiellement. Dans les deux cas, c'est l'entrepreneur honnête, sans réseau, sans piston, sans contact providentiel, qui se retrouve à attendre. Le Sénat, cette semaine, publiait un rapport accablant sur les pratiques prédatrices de la grande distribution envers ses fournisseurs. Menaces, intimidations, centrales d'achat domiciliées en Belgique pour contourner le droit français. Les PME et les agriculteurs métropolitains sont victimes d'un rapport de force déséquilibré avec les enseignes. À La Réunion, le rapport de force déséquilibré, il commence parfois bien avant : au moment où l'on attribue les terrains, où l'on délivre les autorisations, où l'on décide qui peut s'installer et qui devra attendre.
Attal et la question de l'offre
Un mot sur la politique nationale, parce qu'on ne peut pas faire semblant que Paris n'existe pas. Gabriel Attal a officialisé sa candidature à la présidentielle de 2027 depuis l'Aubrac, vendredi 22 mai. Trente-sept ans, ancien Premier ministre, le plus jeune de la Ve République. Le choix de l'Aveyron plutôt que d'un plateau télé parisien était calculé, assumé, et franchement pas stupide. Ce qui sera intéressant à suivre, c'est ce qu'Attal va proposer concrètement aux territoires d'outre-mer, où la question n'est pas seulement celle du pouvoir d'achat ou de l'immigration, mais celle de la capacité de l'État à laisser les gens entreprendre sans les noyer dans la procédure et sans que le foncier public soit distribué en dehors des règles. Pour l'heure, on a un discours solennel, un cadre champêtre et une ambition déclarée. On attend la suite. Mélenchon, lui, continue de hanter les circonscriptions ultramarines via ses lieutenants locaux, en prêchant une autonomie qui, comme votre serviteur l'a déjà dit et le répétera, ne sert qu'à éloigner La Réunion de la protection que lui offre le département. Bardella de son côté occupe le terrain mais sans programme sérieux pour les outre-mer. Entre ces deux-là et un centre recomposé autour d'Attal, il y a de l'espace pour une droite républicaine qui parle aux entrepreneurs, aux agriculteurs, aux artisans. Encore faudrait-il que quelqu'un le prenne, cet espace, ici.
À Bras-Panon, la gendarmerie continuera son travail. À Piton Sahales, l'eau coulera, enfin, dans les canaux. Et votre serviteur sera là le samedi suivant pour voir ce que tout cela aura donné.
Pour ceux qui n'avaient pas compris pourquoi cette rubrique existe : c'est exactement pour ça.
Tamarin Amer


8 commentaires
J'ai pris un client ce matin, quelqu'un de Bras-Panon, et il m'a dit une phrase qui m'a resté : "Jean-Claude, ici les dossiers c'est pour les dossiers". Je sais pas si c'est vrai pour Paniandy mais pour l'eau du Tampon, c'est exactement ça, l'ouvrage il était prêt et le dossier il était pas prêt, alé !
Moi ce qui me met hors de moi dans l'affaire Paniandy, c'est que des bouchers artisans de l'Est on est exactement dans ce cas-là : on monte des dossiers pour agrandir nos locaux, respecter les normes de la cave froide, séparer les espaces, et on passe des mois à préparer ça correctement. Si au final le lot part à quelqu'un qui a eu l'info en avance ou un coup de fil bien placé, c'est le travail de toute une filière qu'on sabote. La grande distribution elle a pas besoin de ces terrains-là, elle a déjà ses entrepôts. C'est nous, les artisans, qui en avions besoin.
Ce que je dis souvent à mes clients quand on traverse la forêt de Bélouve, c'est que la terre ici, elle a une mémoire. Elle sait qui la respecte et qui la traite comme une ressource à distribuer. L'affaire Paniandy, ça résonne avec ça : du foncier public, c'est du bien commun, pas un cadeau à réserver pour ceux qui ont le bon numéro de téléphone. Et pour l'eau du Tampon, j'ai guidé des randonneurs près des captages de Piton Sahales l'année dernière, on voyait les canalisations, tout était en place. Voir ça bloqué des mois pour un papier, franchement, ça laisse un goût amer.
@Anaëlle, bonne question sur la transparence, mais j'irais encore plus loin : est-ce que l'appel à manifestation d'intérêt lui-même était publié de façon accessible ? Parce que 115 dossiers pour une ZAE dans l'Est, ça veut dire que l'information a circulé quelque part, mais comment et via quels canaux exactement ? Ce que je challenge dans l'édito, c'est qu'on parle de témoignages concordants sans vraiment préciser leur nature ni leur nombre. La Section de recherche peut se déplacer pour des éléments très variés. Je ne défends pas Selly, je dis juste qu'entre l'enquête ouverte et le détournement avéré, il y a de la place pour de la nuance.
J'avoue que quand on s'est installés ici, on s'attendait à des délais administratifs un peu plus longs qu'en métropole, les gens nous l'avaient dit. Mais une retenue d'eau physiquement pleine, avec les tuyaux posés, bloquée par un dossier incomplet... en Bretagne on aurait eu les mêmes lenteurs probablement, mais là avec la sécheresse en plus ça prend une autre dimension. La dérogation c'est bien mais ça me laisse un peu perplexe sur comment ça fonctionne normalement.
Je comprends bien la partie sur Paniandy, mais j'ai une question : est-ce que les 102 dossiers non retenus ont reçu une explication officielle du jury ? Parce que dans mes cours on nous dit que la transparence des procédures c'est la base pour que les entrepreneurs aient confiance dans la commande publique. Si des porteurs de projets sérieux ont été écartés sans retour, c'est aussi ça le problème, non ?
Dans la mer, quand le temps est mauvais, on rentre au port. On n'attend pas une autorisation pour rentrer. Les agriculteurs du Tampon, eux, ils ont attendu que le maïs crève. Ça dit tout sur qui compte vraiment dans ce péi-la.
L'histoire de l'eau au Tampon, ça me touche directement. On a des salariés qui habitent là-bas, leurs familles cultivent, et c'est exactement ça le problème : on construit, on finance, on attend des mois pour un papier. La dérogation d'urgence c'est bien, mais on méritait mieux que l'urgence.