La Section de recherche de la gendarmerie a ouvert une enquête sur les conditions d'attribution de terrains dans la zone d'activités économiques Paniandy, à Bras-Panon. Les enquêteurs s'intéressent à des soupçons de favoritisme et à des témoignages concordants faisant état de tentatives de corruption lors de la commercialisation de parcelles pilotée par la Cirest, l'intercommunalité de l'Est de La Réunion.
Le 10 juillet 2025, la Cirest lançait en fanfare l'extension de la ZAE Paniandy, présentée comme un événement sans précédent depuis quinze ans dans l'île. Dix-sept hectares supplémentaires, des lots découpés sur mesure, deux modalités d'accès — cession à 140 euros le mètre carré hors taxes ou bail à construction à 9 euros le mètre carré par an — et un appel à manifestation d'intérêt ouvert du 15 juillet au 15 août 2025. Cent quinze entreprises candidates, une majorité originaire de l'Est, des critères d'examen portant sur la création d'emplois, la solidité financière et la vocation productive ou artisanale des projets. Le dispositif semblait solide.
En décembre 2025, treize premiers terrains sont attribués. Dix passent par le cadre de l'AMI, avec des avis circonstanciés des services de la Cirest, comme l'exige la délibération votée par les élus. Certains bénéficiaires confirment la rigueur de la procédure. Puis le cadre change.
À l'approche des municipales — officiellement lancées le 2 mars 2026 —, douze nouveaux dossiers se présentent lors du conseil du 17 février. Tous hors AMI, sans mise en concurrence, sans passage par le bureau communautaire, et cette fois sans avis des services de l'EPCI. La séance est finalement reportée faute de quorum. Parmi les dossiers en attente de vote : une SARL « en cours de création » sollicitant 4 000 m², une société immatriculée le 4 décembre 2025 visant 5 000 m² en cession, ou encore une entreprise créée la veille du conseil, dirigée par l'épouse d'un transporteur déjà titulaire d'un marché avec la Cirest et bénéficiaire d'un terrain dans la ZAC. Trois des douze projets portent par ailleurs sur des plateformes logistiques, alors qu'un pôle logistique régional est déjà prévu en partenariat avec l'ADIR sur deux hectares.
Des chefs d'entreprise ont parlé. Deux d'entre eux, dont les témoignages ont été recueillis de façon indépendante, décrivent des tentatives de corruption : une proposition de 25 000 euros contre l'obtention d'une parcelle de 1 000 m², via un intermédiaire qui a réfuté les faits. D'autres témoignages, recueillis directement auprès de professionnels n'ayant jamais contacté de médias, désignent la sphère de la Cirest. L'un évoque plusieurs dizaines de milliers d'euros demandés contre la mise à disposition d'un terrain — il n'a pas donné suite, son dossier est resté sans réponse. Un autre parle de « suggestions sans ambiguïté » et se dit « choqué ». Aucun dépôt de plainte n'a été enregistré selon les informations disponibles. Les portables étaient écartés lors des entretiens, précisent les deux témoins de façon concordante.
« S'il y a une sorte d'omerta, c'est parce que les chefs d'entreprise ont tous peur d'être blacklistés sur Saint-Benoît et au-delà », confie l'un d'eux. Sur un territoire où les collectivités restent des donneurs d'ordre incontournables, la crainte de représailles économiques explique en partie ce silence. Du côté de l'EPCI et de son ancien président Patrice Selly, les accusations sont catégoriquement réfutées, qualifiées de « ladilafé ». Les douze derniers dossiers n'ont toujours pas été votés. L'enquête de la Section de recherche suit son cours.


9 commentaires
@Tonton Bébert, vous avez raison, et moi j'ajoute ceci : moi j'ai un bail commercial en centre-ville, mon loyer augmente chaque année, j'ai des taxes, des charges, des contrôles. Pour avoir le droit d'exister j'ai signé des papiers en trois exemplaires. Et là une SARL créée la veille d'un conseil communautaire peut obtenir 5 000 m² de terrain public sans mise en concurrence. C'est ça qui décourage les petits commerçants honnêtes, pas la concurrence, pas internet, c'est ce sentiment que les règles ne s'appliquent pas à tout le monde pareil.
@TataYoyo, tu mets les mots dessus exactement. Moi j'ai un food truck, j'ai mis trois ans à économiser pour avoir mon petit emplacement, j'ai rempli des dossiers que je remplissais encore la nuit après le service. Et là t'as des SARL créées la veille d'un conseil qui se retrouvent à demander 5000 m² ? La veille ! Mon voisin boucher a attendu deux ans pour avoir une autorisation sur le domaine public, deux ans de galère pour 12 mètres de trottoir. C'est ça qui fait mal, le deux poids deux mesures, lé pa fasil à avaler pour ceux qui jouent le jeu depuis le début.
J'ai une cliente qui habite Bras-Panon, elle m'a parlé de cette ZAE il y a des mois, elle était contente que des entreprises s'installent pas loin. Là j'imagine sa tête quand elle va lire ça.
Dans une coopérative, quand on attribue une parcelle à quelqu'un, y'a un conseil d'administration, un vote, une transparence totale. Parce que tout le monde se connaît, tout le monde se voit à la récolte. Là on parle d'une intercommunalité publique qui gère du foncier économique, les règles devraient être encore plus strictes. Une société créée la veille du conseil qui demande 5000 m², c'est lé pa fasil à justifier devant n'importe quel audit sérieux.
Bel article.
25 000 euros contre un terrain public. On appelle ça de la corruption, pas du "ladilafé". Le mot existe dans le code pénal et la Section de recherche connaît bien la définition. Ce qui me révolte c'est l'omerta que les entrepreneurs eux-mêmes s'imposent par peur des représailles économiques, ça c'est le signe d'un territoire où le rapport de force est complètement déséquilibré. Les collectivités donneurs d'ordre qui tiennent les gens par le portefeuille, on a connu ça au Port dans d'autres formes, c'est toujours les mêmes qui trinquent.
Moi j'ai candidaté à une ZAE il y a quelques années, pas Paniandy mais le principe c'est pareil. On passe des semaines à monter un dossier béton, on justifie chaque mètre carré dont on a besoin, on prouve qu'on crée de l'emploi local. Et là on apprend qu'une société créée la veille du conseil passe devant nous sans mise en concurrence. Franchement lé pa fasil d'y croire encore au système.
Un point important que l'article effleure sans le nommer clairement : les attributions hors AMI décrites ici pourraient constituer un manquement aux règles de la commande publique, voire une violation des principes d'égalité de traitement et de transparence applicables aux cessions de biens publics. La procédure AMI n'est pas qu'un label de bonne gouvernance, c'est une protection juridique pour la collectivité elle-même. Le fait que certains dossiers passent sans avis des services de l'EPCI fragilise toute la chaîne décisionnelle.
Mon Dieu, mais kosa y se passe dans ce péi-la. On travaille toute une vie honnêtement, on élève nos enfants en leur disant que le travail paie, et voilà ce qu'ils voient grandir autour d'eux. Ces chefs d'entreprise qui ont peur d'être blacklistés, ça me fend le coeur. La peur du gendarme c'est une chose, mais la peur du maire ou de l'intercommunalité pour faire son métier, c'est une autre.