140 kilomètres de rails, 100 000 voyageurs par jour annoncés, une mise en service partielle en 2035 au mieux. La Région sort le grand projet ferroviaire de son chapeau pendant qu'à l'ESIROI, un directeur sanctionné se retrouve nommé bras droit de son successeur. Deux histoires en apparence distinctes, un seul fil : l'argent public réunionnais géré entre soi, pour soi, loin des entrepreneurs qui le produisent.
Voilà, on y est. Deuxième samedi de cette rubrique, et déjà de quoi tenir jusqu'à la fin de l'année. Cette semaine, deux sujets ont retenu l'attention de votre serviteur : le Réunion Express, ce projet ferroviaire à 140 kilomètres présenté en grande pompe par la Région le 25 juin, et la petite affaire de l'ESIROI, où un directeur sanctionné disciplinairement vient d'être casé comme adjoint de son propre successeur. Deux dossiers, une même logique : on dépense, on recycle, on présente ça comme une avancée, et le contribuable-entrepreneur qui finance la machine n'a qu'à se taire et applaudir.
Le train de la Région : 140 kilomètres de promesses
Commençons par le grand spectacle. La Région Réunion a donc présenté le 25 juin les contours du Réunion Express : une ligne ferroviaire d'environ 140 kilomètres reliant Saint-Benoît à Saint-Joseph via Saint-Denis, 25 stations, 16 communes desservies, des trains roulant entre 100 et 110 km/h. Mise en service partielle envisagée : 2035. Neuf ans. Neuf ans pour voir la première rame rouler, si toutefois les financements suivent, si les appels d'offres ne se transforment pas en casse-tête juridique, si les recours n'empilent pas les années, si la configuration géologique du caillou laisse passer les engins sans trop de mauvaises surprises.
Vous me direz que c'est ambitieux, que c'est nécessaire, que les embouteillages de la RN1 sont insupportables. Je vous dirai : oui, et alors ? Parce que la question que personne ne pose franchement, c'est celle du financement. On parle d'un chantier colossal sur un territoire montagneux, volcanique, soumis aux cyclones et aux pluies diluviennes. Les chiffres précis du coût total ? Absents du communiqué. On a le tracé, on a les stations, on a les kilomètres, on a la date de mise en service partielle. Le montant global, lui, reste dans le vague. Or sur ce caillou, les grands projets d'infrastructure ont une tradition bien établie : ils coûtent le double de ce qui est annoncé et arrivent deux fois plus tard que prévu. La Nouvelle Route du Littoral est là pour en témoigner, si besoin en est.
Ce qui interpelle votre serviteur, c'est moins le projet lui-même que la manière dont il est sorti du chapeau en cette fin juin 2026, à quelques mois des élections régionales de mars 2027. Coïncidence, bien évidemment. La Région de Madame Huguette Bello, communiste reconvertie PLR-autonomiste, a besoin d'un grand récit. Le train, c'est du concret, du visible, du photographiable. Ça fait rêver les familles coincées deux heures sur la route entre Saint-Pierre et Saint-Denis. Ça fait oublier les embauches familiales dans les lycées, les contrats douteux, les vice-présidences distribuées comme des étrennes. Bref, passons.
L'ESIROI, ou l'art de recycler les sanctionnés
Passons, donc, à ce qui se passe à l'ESIROI. L'École supérieure d'ingénieurs Réunion Océan Indien a un nouveau directeur depuis le 1er janvier 2026 : Richard Lorion. Parmi ses premières décisions, le monsieur a nommé au poste de directeur adjoint aux affaires générales un certain François Garde, son prédécesseur direct. Sauf que François Garde venait d'être sanctionné disciplinairement par la section disciplinaire de l'établissement, le 20 novembre 2025. La décision est précise, documentée, sans ambiguïté selon les quatre professeurs des universités qui ont instruit le dossier : fautes avérées pour risques psychosociaux, posture managériale défaillante, remise en cause du bon fonctionnement de l'établissement. Et, cerise sur le gâteau, des plaintes pénales en cours.
Qu'est-ce qu'on fait d'un directeur sanctionné dans une grande école publique réunionnaise ? On le nomme directeur adjoint de son successeur. C'est simple, c'est propre, ça règle le problème en le déplaçant. Présomption d'innocence pour ce qui concerne les plaintes pénales, la procédure judiciaire n'a pas encore rendu son verdict : votre serviteur n'oublie pas ses règles. Mais la sanction disciplinaire, elle, est définitive. Elle a été prononcée. Elle est publique. Et Richard Lorion, nouveau directeur, a choisi de faire de l'homme sanctionné son numéro deux. On appelle ça comment, dans le monde de l'entreprise privée ? Dans une PME réunionnaise, si le gérant sortant est sanctionné pour avoir pourri l'ambiance et mis en danger ses collaborateurs, le successeur le nomme directeur général délégué. On rigole.
Ce qui est remarquable dans cette affaire, c'est sa banalité. À La Réunion, dans le monde du public et du para-public, cette logique de recyclage des cadres embarrassants est une institution. On ne licencie pas, on déplace. On ne sanctionne pas pour de bon, on casse-croûte ensemble deux mois plus tard avec un nouveau titre sur la carte de visite. Les agents qui ont subi les conditions de travail dénoncées dans la décision disciplinaire, eux, restent avec leurs séquelles. Le manager défaillant, lui, trouve une nouvelle gamelle à portée de main. Inutile de vous dire que cette culture-là n'existe pas dans le privé, où une sanction disciplinaire grave met généralement fin à une carrière dans la maison concernée.
L'angle qui compte pour vous, entrepreneurs
Revenons au Réunion Express une dernière fois, parce que c'est là que ça devient intéressant pour ceux qui lisent entrepreneur.re le samedi matin. Un chantier ferroviaire de cette envergure, c'est des marchés publics considérables. Du génie civil, du terrassement, de l'ingénierie, des équipements, de la maintenance. La question que les entrepreneurs du BTP réunionnais, les PME locales, les artisans, les sous-traitants doivent se poser dès maintenant : qui va emporter ces marchés ? Parce que sur les grands chantiers réunionnais, la tendance lourde est connue. Les majors métropolitaines raflent les lots principaux, les entreprises locales se battent pour les miettes de sous-traitance, et encore, quand elles ne sont pas étouffées par des critères de sélection calibrés pour les gros. Le coefficient géographique qui enrichit certains cliniciens privés ne joue pas pour les PME locales de travaux publics face aux mastodontes parisiens ou lyonnais. Si la Région veut que ce train soit autre chose qu'un cadeau aux grands groupes métropolitains, il faudra des clauses d'insertion locale contraignantes, des allotissements qui donnent leur chance aux boîtes du caillou. On attend de voir.
Pendant ce temps, à Saint-Benoît, le maire Patrice Selly distribue 90 euros de bons d'achat de fournitures scolaires par enfant, sans condition de revenus, pour un budget de 500 000 euros. Générosité électorale ou vraie politique sociale, chacun jugera. Ce qui est certain, c'est que le prestataire sélectionné par appel d'offres pour encaisser ces 500 000 euros mérite qu'on y regarde de plus près. Sur ce caillou, les appels d'offres municipaux ont parfois cette particularité de trouver preneur dans un cercle assez restreint de connaissances.
Paris, la Calédonie et nous
Un mot sur ce qui se passe ailleurs, parce que La Réunion ne vit pas sous cloche. Ce dimanche 28 juin, la Nouvelle-Calédonie vote pour renouveler ses assemblées provinciales, premier scrutin depuis les émeutes de mai 2024. L'archipel paye au prix fort des années d'ambiguïté institutionnelle, de promesses d'accord politique qui n'aboutissent jamais, de référendums organisés dans des conditions contestées. Le résultat : des dizaines de morts, des milliards de dégâts économiques, une économie du nickel à genoux, des entrepreneurs ruinés. Voilà ce que donne l'autonomie mal ficelée, l'identitarisme politique instrumentalisé, le grand flou institutionnel entretenu par des élus qui prospèrent dans l'incertitude. Ceux qui, à La Réunion, rêvent encore d'une autonomie à la calédonienne feraient bien de regarder les images de Nouméa en mai 2024 avant de reprendre le lamba. Notre département, avec ses défauts, ses réseaux, ses clientélismes, reste une terre de République. Et la République, même imparfaite, reste le meilleur rempart contre le chaos que certains élus locaux, PLR en tête, semblent parfois appeler de leurs voeux sans vouloir en assumer les conséquences.
Mélenchon, lui, s'agite à Paris sur la réforme des retraites version 2.0 et promet monts et merveilles à qui veut bien l'entendre. À La Réunion, ses lieutenants locaux applaudissent. Les mêmes qui soutiennent une présidente de Région incapable d'expliquer clairement comment elle va financer 140 kilomètres de rail tout en gérant les affaires disciplinaires de ses grandes écoles. Cohérence, bien évidemment.
Pour ceux qui n'avaient pas compris : à La Réunion, on annonce les trains à grand bruit et on casse les cadres sanctionnés dans le silence. C'est ainsi que fonctionne la machine depuis des années. Tamarin Amer, lui, continuera de lire les petites lignes.
Tamarin Amer


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