Le magazine Diplomatie consacre pour la première fois sa une à l'océan Indien, dans son numéro de juillet-août. Derrière ce dossier d'une quarantaine de pages, intitulé « L'océan Indien, carrefour des enjeux mondiaux », se trouve un Réunionnais : Jérôme Vellayoudom, docteur en intelligence économique. C'est lui qui en est à l'origine et qui a convaincu le rédacteur en chef Thomas Delage de braquer le regard sur cette zone stratégique, riche en ressources minières et énergétiques.
Le fil conducteur du dossier : remettre en cause le concept d'indopacifique. Attribué à l'ancien Premier ministre japonais Shinzo Abe, ce cadre géopolitique prétend fondre en un seul ensemble les deux océans et leurs grandes puissances riveraines. Pour Jérôme Vellayoudom, c'est « un concept à géométrie variable au gré des événements », sans unité culturelle, cultuelle ou historique. « Le magazine, qui s'appelait auparavant Géopolitique, avait consacré beaucoup de sujets à l'indopacifique, qui pour nous est un concept qui n'a pas de robustesse », dit-il.
Ce scepticisme est partagé par Marianne Perron Doise, directrice de l'Observatoire géopolitique de l'indopacifique à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et co-auteure en 2024 avec Valérie Niquet d'un ouvrage de référence sur le sujet. Lors d'une conférence de presse organisée le mercredi 29 juillet en visioconférence dans les locaux de La Réunion Développement, elle a pointé « un indopacifique bâti sur un agenda et des préoccupations qui ne correspondent pas à la France, avec un corollaire qui est une militarisation de la zone ». Avant d'ajouter : « Nous ne sommes pas dans une logique de développement d'une diplomatie et d'une économie bleue. » L'Observatoire qu'elle dirige pourrait d'ailleurs changer de nom, a-t-elle reconnu.
Le dossier rassemble des regards divergents. L'historienne Indravati Félicité, professeure aux universités de Nuremberg et de La Réunion, rappelle que l'océan Indien « n'a jamais été une périphérie » : « C'est un espace de circulation permanente, de négociations très diverses. C'est l'un des lieux d'émergence du capitalisme avec les compagnies des Indes orientales. » Elle note que « l'histoire permet de décoder des schémas répétitifs comme la piraterie ou les blocages dans le canal de Suez » et que les chercheurs peuvent offrir aux décideurs « des modèles de compréhension sur le temps long ».
Un article signé de Jehan-Christophe Charles, chercheur associé à la Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques, estime quant à lui que « les infrastructures du Grand port maritime de la Réunion sont insuffisantes » et que « des mouvements de grève réguliers entraînent des difficultés d'approvisionnement ». Ces affirmations contrastent avec les rapports d'activité du Grand port, qui font état d'un record historique de 6,095 millions de tonnes de marchandises traitées en 2025.
Le dossier laisse aussi des angles dans l'ombre. La situation des quelque 1,4 million de personnes déplacées dans la région de Cabo Delgado au Mozambique depuis l'arrivée de TotalEnergies et de ses partenaires, ou le musèlement de la liberté d'expression après le coup d'État à Madagascar, n'y sont pas abordés. Jérôme Vellayoudom indique avoir travaillé par le passé sur la montée des violences dans le nord du Mozambique et avoir publié un article sur la GenZ malagasy dans la Revue Internationale et Stratégique. Le doctorant mozambicain Albano Brito, de l'Université de La Réunion, publiera pour sa part un article sur l'insurrection dans le Cabo Delgado dans le numéro de septembre de Diplomatie.
Au-delà du dossier, les chercheurs impliqués envisagent de poursuivre ce travail collectif à La Réunion. L'élu régional Wilfrid Bertile, ancien secrétaire général de la COI et auteur dans ce même numéro d'un article sur son concept d'indianocéanie, annonce qu'un colloque se tiendra dans l'île l'an prochain. Il évoque également la possible création d'une structure dédiée à la compréhension de la géopolitique de l'océan Indien et à ses répercussions sur la vie économique locale. Pour Jérôme Vellayoudom, la question reste posée en deux points : « Quelles sont nos vulnérabilités ? Quelles sont nos dépendances acceptables ? »


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