Un procès pour harcèlement moral, un budget d'urgence de trois millions, et derrière tout ça la même mairie de Saint-Paul qui tourne à plein régime depuis des années. Cette semaine, Tamarin Amer s'arrête sur le caillou, côté Ouest, là où ça sent le roussi.
Eh bien voilà. Trois millions d'euros votés en urgence pour sauver la rentrée scolaire d'août, six mois avec sursis requis contre l'ex-directrice générale des services, trois mois réclamés contre le directeur de cabinet et le deuxième adjoint au maire : la mairie de Saint-Paul aura fait parler d'elle cette semaine sur tous les fronts à la fois. C'est un talent particulier. Pas forcément celui qu'on met en avant sur les plaquettes de campagne.
Commençons par le procès, puisque c'est là que les choses sont les plus claires, ou du moins les plus documentées. L'affaire de harcèlement moral visant Valérie Picard, ancienne DGS de la mairie, avec pour co-prévenus Sébastien Guyon, deuxième adjoint, et Mustapha Omarjee, directeur de cabinet du maire Emmanuel Séraphin, est en délibéré depuis vendredi. Le tribunal rendra sa décision le 22 juillet. Présomption d'innocence, bien évidemment : rien n'est jugé, rien n'est condamné à ce stade. Mais les réquisitions du parquet, elles, sont publiques. Six mois avec sursis pour Picard, trois mois avec sursis pour Guyon et Omarjee. Et le détail qui mérite qu'on s'y arrête une seconde : Valérie Picard a reconnu à la barre avoir conservé un rapport du médecin du travail daté du 31 janvier 2022, signalant d'importants risques psychosociaux au sein de la DRH, sans en informer ni le directeur de cabinet ni le deuxième adjoint. «J'aurais dû le faire remonter au maire», a-t-elle admis devant le président Dufourd. Voilà une phrase qui résume assez bien la culture managériale d'une certaine administration locale : on garde les mauvaises nouvelles pour soi, on les fait remonter quand ça arrange, et quand ça déborde, on cherche à externaliser la responsabilité.
Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas d'instruire le procès avant le tribunal. C'est de noter que Mustapha Omarjee, directeur de cabinet du petit maire Séraphin, est un personnage que les lecteurs de cet édito connaissent déjà. Votre serviteur en avait parlé dès le premier numéro, en juin. Une figure controversée du cabinet Séraphin, dont votre serviteur a déjà eu l'occasion de parler en juin. Les têtes changent, les habitudes restent. Ce que cette affaire dit de la mairie de Saint-Paul, au-delà des prévenus et de leurs dénégations, c'est qu'on y a visiblement géré les ressources humaines à la façon d'un fief : les signalements circulent mal, les rapports gênants restent dans les tiroirs, et les agents qui déplaisent finissent par partir. Avec ou sans protocole.
Trois millions pour réparer quoi, exactement ?
Passons maintenant aux trois millions d'euros votés en urgence par le conseil municipal pour assurer la rentrée d'août dans les 66 écoles de la commune. La cause officielle : la réduction brutale des quotas de contrats aidés alloués par l'État. Sur les 1 600 agents de la collectivité, 429 occupent un poste en contrat Parcours Emploi Compétences, soit 27 % des effectifs. Vingt-sept pour cent. Vous me permettrez de poser la question autrement : qu'est-ce que cela dit d'une collectivité qui fait reposer plus d'un quart de son fonctionnement quotidien sur des contrats précaires financés par l'État ? Treize mille rationnaires par jour, 544 enfants sous protocole médicalisé, les écoles de Mafate : tout cela tient, en partie, à des contrats aidés renouvelés d'année en année, au bon vouloir des enveloppes parisiennes.
C'est ici que l'angle entrepreneur entre en scène, et il n'est pas flatteur. Ce vote d'urgence de trois millions sera financé comment ? Par le contribuable local, c'est-à-dire aussi par les entrepreneurs saint-paulois qui paient leurs cotisations foncières, leur taxe professionnelle, leurs charges, sans bénéficier en retour d'une collectivité gérée avec la rigueur qu'on exigerait de n'importe quelle PME. Un chef d'entreprise qui fait reposer 27 % de sa masse salariale sur des aides d'État précaires ne tient pas un bilan, il tient un château de cartes. Quand le vent tourne, il vote l'urgence. Et la facture, comme toujours, circule.
Il y a quelque chose de profondément malhonnête dans la communication qui entoure ces trois millions. On présente l'État comme le coupable, celui qui réduit les quotas, celui qui met la mairie en difficulté. Peut-être. Mais personne ne pose la vraie question : pourquoi une collectivité de cette taille s'est-elle laissée dépendre à ce point d'une variable qu'elle ne contrôle pas ? Séraphin est maire depuis 2020. Il a eu le temps de voir venir. Il a préféré, semble-t-il, continuer à empiler les contrats aidés plutôt que de structurer des emplois pérennes. Résultat : trois millions en urgence, une rentrée sous pression, et un édito du samedi qui pose des questions que personne à Saint-Paul ne semble pressé d'entendre.
L'OPMR, les filières et le silence organisé
Je ne vais pas m'attarder longuement sur le rapport de l'OPMR présenté vendredi sur les filières agricoles réunionnaises, mais quelques lignes s'imposent. La production locale couvre 69 % des besoins en fruits et légumes. Les filières animales couvrent quasiment 100 % des besoins en viande fraîche. Ce sont des chiffres solides, obtenus dans des conditions difficiles : relief, insularité, petites parcelles, coûts de production élevés. Les agriculteurs réunionnais méritent qu'on le dise clairement.
Ce que le rapport pointe aussi, et c'est là que ça devient intéressant, c'est le manque de transparence sur certains mécanismes de régulation et les failles de gouvernance dans plusieurs filières. Jocelyn Cavillot, vice-président de l'OPMR, a pris soin de préciser qu'on n'était «pas là pour dégommer des acteurs». Soit. Mais quand un observatoire indépendant doit prendre des gants pour ne froisser personne avant même de présenter ses conclusions, c'est que quelque chose ne tourne pas rond dans la façon dont ces filières sont pilotées. On importe encore 19 000 tonnes de légumes frais et 37 000 tonnes de viandes surgelées par an. On verse 11 millions d'euros d'aide à la production cannière à 1 977 planteurs. L'argent public circule, les structures de gouvernance restent opaques. Ce n'est pas une accusation : c'est un constat que l'OPMR lui-même formule, prudemment, entre deux précautions de langage. Votre serviteur, lui, n'a pas d'observatoire à ménager.
Paris, les contrats aidés et la mauvaise foi généralisée
Un mot sur le national, puisque c'est la règle et que le sujet s'y prête. La réduction des quotas de contrats aidés qui met Saint-Paul en difficulté n'est pas tombée du ciel. C'est une politique assumée, portée depuis des années par plusieurs gouvernements successifs, de droite comme de gauche, au motif que les contrats aidés créent une dépendance structurelle sans résoudre le chômage de fond. La critique est fondée. Sauf que, à chaque fois que l'État tire sur la perfusion, les collectivités d'outre-mer poussent des cris d'orfraie et présentent la note au contribuable local. Et les élus de La France Insoumise, Frédéric Maillot en tête, s'empressent de crier à l'abandon colonial. C'est commode. C'est aussi parfaitement hypocrite de la part de gens qui, quand ils ne réclament pas plus de contrats aidés, réclament plus d'autonomie. Vous me direz que la cohérence n'a jamais été la marque de fabrique de ce courant politique. Vous aurez raison.
Ce qu'on ne dit pas, dans ce débat, c'est que la vraie alternative aux contrats aidés, c'est une politique de développement économique qui crée des emplois privés durables. Des zones franches qui fonctionnent vraiment. Des appels d'offres publics accessibles aux PME locales. Un octroi de mer réformé pour ne pas étouffer les entreprises qui produisent sur le caillou. Pas trois millions en urgence votés un jeudi de juillet pour colmater les brèches d'une gestion qui ne s'est jamais vraiment posé la question de l'après.
Le délibéré du tribunal correctionnel de Saint-Denis est attendu le 22 juillet. D'ici là, la mairie de Saint-Paul continuera de fonctionner, Séraphin continuera de décrire sa collectivité comme un modèle de proximité, et Omarjee continuera d'être directeur de cabinet. La présomption d'innocence l'exige, et votre serviteur la respecte. Ce que la présomption d'innocence n'exige pas, en revanche, c'est qu'on fasse semblant de ne pas voir ce que trois millions d'euros votés en urgence et un procès pour harcèlement moral dans la même semaine disent d'une maison qui brûle.
Le 22 juillet, on saura. En attendant, les entrepreneurs de l'Ouest, eux, ont déjà reçu la facture.
Tamarin Amer


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