Jean-Charles Pitou, président de l'association Génération Brisée et lui-même déporté vers le Cantal en 1965, a publié une tribune en réaction au vote récent du Sénat sur la proposition de loi relative à la reconnaissance et à la réparation des préjudices subis par les Enfants de la Creuse. Il juge le texte « cruellement incomplet », dénonce la mise à l'écart de son association et réclame d'être associé aux travaux de la commission chargée de mettre en œuvre les mesures adoptées par les parlementaires.
Son parcours commence dès l'enfance par un placement au foyer de Bellepierre à Saint-Denis, à l'âge de neuf ans, puis à Hell-Bourg. En 1965, il monte dans un avion à destination de Quézac, dans le Cantal, pour rejoindre une maison d'enfants. Une cinquantaine de petits Réunionnais s'y retrouvent, selon lui, arrachés à leur île et à leurs familles. Le suivi des services sociaux était inexistant. Beaucoup ont été mis au travail dès quatorze ans. La majorité légale était alors fixée à vingt et un ans ; jusqu'à cet âge, ces enfants dépendaient entièrement du bon vouloir des adultes.
C'est en 2002, en écoutant le témoignage de Jean-Jacques Martial, que Pitou prend conscience que ces déracinements relevaient d'une politique d'État planifiée. Avec des camarades de Quézac et de la Creuse, il fonde l'association Génération Brisée pour retrouver les familles, faire reconnaître cette histoire et porter la mémoire des victimes disparues. En 2005, aux côtés de maître Damayantee Goburdhun, dix dossiers sont déposés au tribunal administratif de Bordeaux. Ils sont rejetés.
Sur le fond, Jean-Charles Pitou récuse le terme de « transplantation » retenu par le législateur. Il lui préfère le mot « déportation », qu'il juge seul à même de désigner la violence de ce qui a été infligé. Il reproche également à la loi de passer sous silence le contexte politique de l'époque : l'opération visait, selon lui, à réguler la démographie réunionnaise en éloignant les enfants des familles les plus pauvres. Sur la question financière, le texte évoque une « allocation forfaitaire » sans en préciser les critères. « Notre dignité ne s'achète pas », tranche-t-il.
Sur la méthode, le président de Génération Brisée est tout aussi sévère. L'association n'a jamais été formellement consultée ni convoquée lors de l'élaboration du texte, affirme-t-il. Il demande que les associations concernées soient intégrées aux travaux de la prochaine commission, qu'il refuse de voir fonctionner comme un cercle fermé où quelques experts parleraient au nom de tous.
Dans sa tribune, Pitou établit un lien direct entre l'histoire des Enfants de la Creuse et le débat actuel sur le « privilège zorèy » à La Réunion. Il dit soutenir « sans réserve » la tribune de Marie-Thérèse Gasp, qui établit cette corrélation. Il rapporte qu'à son retour dans l'île cette année, alors qu'il venait présenter son livre, on lui a lancé : « Tu as beau parler créole, tu ne seras jamais d'ici. » Une phrase qui résume, selon lui, la double exclusion vécue par les Enfants de la Creuse : rejetés dans l'Hexagone, perçus comme étrangers sur leur propre terre.


0 commentaire
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !