Bienvenue dans cette rubrique. Votre serviteur ne compte pas vous ménager. Cette semaine, entre un entrepreneur laissé pour compte par son assureur depuis deux ans, des contrats précaires qui font tenir les écoles à bout de bras, et des crédits logement qui s'évaporent entre Paris et le caillou, il y a de quoi commencer fort.
Je vous demande de m'accorder quelques minutes. Pas pour les mondanités d'une ouverture de rubrique, pas pour les formules de politesse qui n'engagent à rien. Tamarin Amer existe parce que La Réunion mérite un regard qui nomme, qui charge, qui ne fait pas semblant. On commence donc directement, avec ce que la semaine nous a mis sous le nez.
Chez Loulou, deux ans à attendre
Commençons par ce qui fâche vraiment, c'est-à-dire ce que les élus ne diront jamais en conférence de presse. La boulangerie Chez Loulou à Saint-Gilles-les-Bains a brûlé le 10 avril 2024. Deux ans. Le bâtiment est toujours en chantier. Le propriétaire, Philippe Sevagamy, a dû assigner son assureur Allianz Réunion devant le tribunal mixte de commerce pour réclamer près de 800 000 euros. L'affaire passe le 20 mai.
Voilà le quotidien réel d'un entrepreneur réunionnais. Pas les ruban inauguraux, pas les selfies de soutien sur les décombres. Le 10 avril 2024, Emmanuel Séraphin, maire de Saint-Paul, s'était déplacé sur les lieux pour promettre un soutien à la reconstruction « au plus vite ». Deux ans plus tard, « au plus vite » ressemble à une plaisanterie de mauvais goût. On notera que le Séraphin, grand spécialiste des promesses photographiées, n'a pas reprogrammé de visite depuis. Bien évidemment.
Ce dossier n'est pas un cas isolé. Il est symptomatique de ce que vivent des dizaines de commerçants et d'artisans sur ce caillou : des assureurs qui traînent, un tissu économique qui tient à la volonté personnelle des gens qui y mettent leur vie, et des élus qui passent en coup de vent le soir de l'incendie puis disparaissent. Inutile de vous dire que si Philippe Sevagamy avait été un organisme public subventionné, les crédits de reconstruction auraient été notifiés avant même que les pompiers aient replié leurs tuyaux.
Les PEC, ou comment on construit un service public sur du sable
Passons à un autre feuilleton de la semaine, moins spectaculaire mais tout aussi révélateur. À Saint-Benoît, le maire Patrice Selly a agité le chiffon rouge : sans contrats PEC en nombre suffisant, les 25 écoles de la commune risquent de ne pas ouvrir à la rentrée 2026. L'intersyndicale FSU-UNSA-CFDT lui a répondu avec un communiqué qui mérite d'être lu attentivement. Les syndicats reconnaissent, « à leur grand regret », que les PEC « sont devenus un élément essentiel au fonctionnement du service public ». À leur grand regret. C'est dit avec une franchise qu'on n'entend pas souvent.
Vous me permettrez d'en tirer la conclusion que tout le monde évite : les collectivités réunionnaises ont bâti leur fonctionnement quotidien sur des emplois précaires financés par l'État, c'est-à-dire par le contribuable national, pour éviter de créer des postes statutaires qui coûteraient plus cher à leurs budgets. C'est du clientélisme à bas coût. On recrute en PEC les gens du coin, on les remercie au bout du contrat, on en reprend d'autres, et le maire peut expliquer qu'il fait de « l'insertion ». Pendant ce temps, les agents qui tiennent réellement les écoles à bout de bras n'ont aucune garantie pour demain.
Patrice Selly n'a pas inventé ce système. Bello, Lebreton, Séraphin et les autres l'ont alimenté pendant des années avec le même enthousiasme. Mais agiter la menace de la non-ouverture des écoles pour réclamer davantage de contrats aidés de l'État, c'est une posture politique, pas une politique. Et les syndicats, pour une fois, ont raison de le dire.
L'angle entrepreneur : quand l'argent public s'évapore avant d'arriver
Il y a cette semaine un sujet que votre serviteur ne peut pas laisser passer, parce qu'il touche directement à ce que cette rubrique a vocation à défendre : la liberté d'entreprendre, et les conditions concrètes dans lesquelles elle s'exerce ici.
Le sénateur Stéphane Fouassin, avec plusieurs parlementaires ultramarins, a cosigné une tribune pour dénoncer ce qu'il appelle une « faute politique, sociale, stratégique » de l'État. Le sujet : le logement social. Malgré 236,3 millions d'euros inscrits en autorisations d'engagement pour 2026, les crédits réellement notifiés aux préfets accusent des baisses comprises « entre 40 % et 62 % ». Des opérations gelées, des chantiers suspendus, des projets abandonnés.
Vous me direz que le logement social, c'est l'affaire des bailleurs et des collectivités, pas des entrepreneurs privés. Détrompez-vous. Derrière chaque chantier gelé, il y a une entreprise du bâtiment réunionnaise qui ne signe pas de marché, des artisans sous-traitants qui ne travaillent pas, des fournisseurs de matériaux qui ne livrent pas. Le BTP réunionnais est structurellement dépendant de la commande publique. Quand Paris coupe les crédits à mi-chemin, ce n'est pas une abstraction budgétaire : c'est une trésorerie qui ne rentre pas, un carnet de commandes qui se vide, parfois une liquidation judiciaire en bout de course. On a d'ailleurs eu cette semaine le rappel douloureux de ce que représente la fin d'une aventure entrepreneuriale, avec la liquidation de Crowdaa, dix ans de travail, une reconnaissance internationale, et un tribunal de commerce de Saint-Pierre qui a prononcé la clôture le 27 mars 2026. Vigile Hoareau mérite mieux que le silence.
Paris, Bayrou, et l'art de promettre sans livrer
Un mot sur le plan national, parce qu'on ne peut pas parler de coupes budgétaires outre-mer sans regarder ce qui se passe à Paris. Le gouvernement Bayrou continue d'exister, ce qui est déjà en soi une performance dans le contexte politique actuel. Gérald Darmanin annonce 441 nouveaux magistrats à la rentrée de septembre, dont neuf pour le ressort de la cour d'appel de Saint-Denis. « Effort sans précédent », dit le garde des Sceaux. Soit. Neuf magistrats supplémentaires pour un ressort qui traite des affaires dont certaines s'éternisent depuis des années, c'est toujours mieux que rien. Votre serviteur note toutefois que l'effort « sans précédent » arrive après des années de sous-investissement chronique, et que les délais de traitement des dossiers, y compris certains dossiers qui intéressent de près quelques élus locaux bien connus, n'ont pas exactement brillé par leur célérité ces dernières années.
Pendant ce temps, Jean-Luc Mélenchon continue de promettre la retraite à 60 ans, le SMIC à 1 600 euros, et la fin de tout ce qui ressemble à une contrainte budgétaire. À La Réunion, ses lieutenants locaux, Karine Lebon et Frédéric Maillot en tête, applaudissent des deux mains. Le même Maillot qui siège au conseil régional sous la bannière d'Huguette Bello et qui n'a jamais expliqué comment on finance les promesses de son chef de file parisien sur un territoire où le taux de chômage dépasse les 40 % chez les jeunes et où les recettes fiscales locales ne suffisent pas à payer les fonctionnaires sans le concours de l'État colonial qu'ils dénoncent à longueur de tribunes.
La sécheresse, le tamarin, et ce qu'on n'entend pas
Je terminerai par un sujet qui n'a pas fait grand bruit cette semaine mais qui mérite mieux que quelques lignes dans une note de conjoncture agricole. La saison des pluies 2025-2026 est la deuxième plus sèche depuis 1960. Déficit hydrique de 45 % par rapport aux normales entre décembre et avril. Résultat : jusqu'à 40 % des volumes de tomates sous serre perdus dans certaines coopératives, une pression accrue du ravageur Tuta absoluta, des maraîchers qui absorbent les pertes en silence.
La Cour des comptes a publié ce mois-ci un rapport sur la police de l'eau en France. Le verdict est sévère : moins de la moitié des masses d'eau françaises sont dans un bon état écologique, les contrôles manquent de moyens, les sanctions sont insuffisantes. À La Réunion, cela se traduit concrètement : des agriculteurs qui subissent une sécheresse historique, une ressource hydrique sous pression, et une politique publique de gestion de l'eau qui, selon la Cour des comptes elle-même, ne réussit pas à enrayer la dégradation.
On dit merci qui ? Certainement pas aux élus qui ont passé la mandature à se disputer les contrats de lycée et les AOT de plages plutôt qu'à investir sérieusement dans les infrastructures hydrauliques du territoire. Le tamarinier, lui, résiste à la sécheresse. C'est peut-être pour ça qu'on lui a donné ce nom.
À la semaine prochaine.
Tamarin Amer
[email protected]


10 commentaires
Un point de précision sur les autorisations d'engagement évoquées dans l'article. Il convient de distinguer les AE, qui représentent un engagement juridique de l'État à financer une dépense, et les crédits de paiement, qui sont les décaissements effectifs. Ce que l'article décrit comme des crédits notifiés en baisse de 40 à 62 % correspond très probablement aux CP, pas aux AE. C'est une nuance importante, car les AE inscrites peuvent rester intactes sur le papier tandis que les CP réels sont différés d'un exercice à l'autre. Le procédé est connu, il permet de respecter formellement les annonces budgétaires tout en gelant de fait les chantiers. Ce n'est pas une erreur de l'article, mais la distinction mérite d'être posée pour comprendre précisément par où se joue le tour de passe-passe.
Moi quand je lis le cas de la boulangerie, je pense tout de suite à ce qui m'arriverait si mon local partait en fumée. Deux ans sans indemnisation, sans boulangerie, sans revenu, c'est pas une boulangerie qui ferme, c'est une famille qui s'effondre. Et l'assureur qui traîne, ça lé pa fasil, on connaît tous ce système-là dans le commerce artisanal.
@Jean-Marc, ce que tu décris sur la notification qui n'arrive pas, c'est exactement ce que produisent des années de programmation budgétaire faite sans aucune cohérence avec le calendrier des opérations. On lance des APO, on monte des dossiers, les bailleurs signent des conventions avec des entreprises locales, et Paris coupe les crédits en cours d'exercice comme si un chantier était un tableau Excel qu'on peut mettre en pause. Le problème n'est pas seulement financier, c'est structurel : on continue de produire du logement social avec des typologies des années 90, dans des zones mal desservies, en sous-traitant la réflexion urbaine à des bureaux d'études hexagonaux qui ne sont jamais venus voir à quoi ressemble l'Est ou le Nord de ce péi. Et après on s'étonne que les chantiers ne génèrent pas d'adhésion locale.
@Olivier, tu parles des aides qui arrivent en retard et c'est exactement la même chose pour nous, les petits commerces de centre-ville. Moi j'attends encore le versement d'une aide ville que j'ai sollicitée l'an dernier, entre temps le loyer il a pas attendu. Ce qui me touche dans l'histoire de Philippe Sevagamy, c'est que deux ans sans activité, ça veut dire deux ans à puiser dans ses économies si t'en as, ou à ne rien avoir du tout si t'en as pas. Chez moi, une fermeture de six mois ce serait déjà la fin.
Ce que je disais dans mon commentaire précédent sur les PEC, ça va encore plus loin. Dans notre PME, on a des CDD qui durent six mois renouvelés deux fois, trois fois, et quand on finit par ne pas renouveler faute de carnet de commandes, c'est nous les méchants. Mais au moins, chez nous, c'est une contrainte économique réelle, pas un choix politique habillé en politique d'insertion. La différence avec ce que font ces maires, c'est que personne ne leur demande des comptes sur le taux de retour à l'emploi stable de leurs bénéficiaires PEC. Si on nous demandait ça dans le privé, on répondrait vite.
Ce que l'article pointe sur le BTP et la dépendance à la commande publique mérite qu'on s'y arrête sérieusement. On parle beaucoup de diversification économique à La Réunion depuis des années, mais le tissu des PME locales reste structurellement arrimé aux dotations d'État, et ça crée une fragilité que la moindre décision budgétaire à Paris peut transformer en crise de trésorerie ici. La vraie question, c'est : est-ce qu'on a jamais vraiment eu la volonté politique de construire une base économique privée qui tourne sans ce filet ? Je ne dis pas que les crédits gelés sont acceptables, ils ne le sont pas. Mais il faudra bien un jour avoir cette conversation inconfortable sur notre modèle de développement.
La logique décrite avec les chantiers gelés, on la connaît aussi côté agricole quand les aides POSEI arrivent avec six mois de retard. Une trésorerie, ça supporte pas l'attente indéfiniment.
Sur le BTP et les crédits logement qui arrivent pas, je confirme tout ce qui est écrit ici, et même c'est en dessous de la réalité. J'ai un marché de réhabilitation qui était censé démarrer en janvier, on attend toujours la notification du bailleur qui attend lui-même les crédits de la préfecture. Mes sous-traitants, je les ai mis sur pause, mais eux ils ont des salaires à payer. Et si je les lâche pour les reprendre dans six mois, ils seront partis bosser ailleurs. On nous parle de déficit de main-d'oeuvre dans le BTP réunionnais, mais on coupe les marchés à mi-chemin et on s'étonne que les boîtes ferment.
Philippe Sevagamy n'a toujours pas été reconstruit et personne n'en parle, ça lé pa fasil. Deux ans c'est une éternité pour une petite boîte. Bravo pour cette rubrique, on en avait besoin.
Ce qui m'interpelle dans le cas des PEC, c'est que ces agents finissent par maîtriser les rouages des écoles mieux que quiconque, et on les remercie quand même au bout du contrat. Dans une PME, si on perdait les gens qui font vraiment tourner la boîte tous les deux ans, on serait morts. Les collectivités se permettent ça parce que c'est l'État qui paie, et les élus affichent des chiffres de 'personnes insérées'. Sauf qu'insérer quelqu'un pour le précariser en boucle, c'est pas de l'insertion.