Deux ans après l'incendie qui a ravagé la boulangerie Chez Loulou à Saint-Gilles-les-Bains, le propriétaire Philippe Sevagamy a assigné son assureur Allianz Réunion devant le tribunal mixte de commerce. Il réclame près de 800 000 euros, entre le coût des travaux de reconstruction et le préjudice lié aux délais de traitement du dossier. L'affaire doit être plaidée ce 20 mai.
Le 10 avril 2024, une friteuse à samoussas déclenche un incendie qui détruit la façade bleue de ce commerce fondé en 1945, véritable institution de la station balnéaire. Les images des flammes avaient marqué les esprits à La Réunion. Le maire de Saint-Paul, Emmanuel Séraphin, s'était rendu sur place pour promettre un soutien à la reconstruction « au plus vite ». Un an plus tard, le bâtiment est toujours en chantier. La boulangerie tourne dans l'ancien garage du propriétaire, réaménagé en urgence dès juin 2024.
Ce qui bloque, selon Me Yannick Mardenalom, l'avocat de Chez Loulou, c'est « une volonté de pourrissement du dossier » imputable à l'assureur. Allianz aurait mis plus de vingt mois pour traiter le sinistre, alors que le code des assurances prévoit trois mois. Trois experts successifs ont été nommés par l'assureur entre 2024 et novembre 2025, date à laquelle le dernier chiffrage — conforme aux attentes de l'assuré — est enfin rendu. Philippe Sevagamy signe l'accord et lance les travaux.
Dix jours à peine après ce feu vert, Allianz revient sur sa position. Le 1er décembre 2025, l'assureur invoque la « règle proportionnelle » pour réduire drastiquement le montant de l'indemnisation, reprochant à l'assuré de ne pas avoir fait vérifier annuellement son installation électrique et d'avoir minoré son chiffre d'affaires. Le commerçant conteste ces accusations, bilans et comptes de résultat à l'appui. Il fait valoir que l'incendie n'avait aucune origine électrique et qu'il n'avait pas souscrit de garantie perte d'exploitation — ce qui rendrait, selon lui, toute discussion sur le chiffre d'affaires « hors sujet ».
« Il s'agit pour l'assureur de compter sur le fait que l'assuré peut baisser la tête et se résoudre à accepter, contraint et forcé, ce qu'on lui propose chichement après vingt mois », dénonce Me Mardenalom. Contacté, Allianz Réunion n'a pas répondu aux sollicitations.


10 commentaires
On se bat contre la grêle, les cyclones, les cours qui s'effondrent, et quand enfin on a une assurance censée nous couvrir, c'est ça qu'on trouve en face. Je connais des agriculteurs dans l'Est qui ont abandonné leurs contrats tellement les remboursements après sinistre étaient une épreuve. L'histoire de Chez Loulou c'est la même logique, domoun lé seul face à une machine.
Ce qui est frappant dans cette affaire c'est la question du rapport de force entre un assuré individuel et un grand groupe d'assurance. La plupart des commerçants n'ont ni le temps ni les ressources pour tenir vingt mois de bataille procédurale, c'est probablement sur ça qu'Allianz a compté. Ce type de contentieux pose une vraie question de fond : les délais réglementaires prévus par le code des assurances sont-ils assortis de sanctions suffisamment dissuasives ? Parce que si l'assureur ne risque rien à traîner, le texte reste lettre morte.
Respect à Philippe pour pas avoir lâché. Deux ans à tenir, c'est du mental.
Moi mon food truck j'ai faillit le perdre dans une collision il y a deux ans, l'assurance a mis six mois pour rien payer correctement. Six mois c'est déjà long, vingt mois j'ose pas imaginer. Chez Loulou c'est une adresse que tout le monde connaît à Saint-Gilles, alé, j'espère que le tribunal va bien remettre les choses à leur place.
@Lastron-Leïla, tu as tellement raison, et moi je vis exactement ça depuis l'inondation de ma réserve l'année dernière. Pas un incendie, mais même calvaire avec les expertises qui s'enchaînent, les courriers qui se croisent. Mes clients attendent que je rouvre la partie dépôt, le loyer lui il attend pas. Voir Philippe tenir dans son garage depuis juin, ça me parle vraiment.
@Thierry Lebon, tout à fait d'accord avec vous sur l'article L113-9, mais ce qui me semble encore plus intéressant dans ce dossier c'est le timing. Invoquer la règle proportionnelle dix jours après avoir signé un accord avec l'assuré, c'est une position difficile à tenir juridiquement. La signature de cet accord pourrait valoir renonciation à soulever cette exception, et le tribunal mixte de commerce aura sans doute à trancher sur ce point précis avant même d'entrer dans le fond de la règle proportionnelle.
Fondée en 1945 et toujours debout malgré tout, respect. Mais sérieusement, dix jours après avoir signé l'accord Allianz fait marche arrière, c'est pas possible ce genre de pratique. Lé pa fasil d'être commerçant dans ce péi quand même.
Un point de vocabulaire qui a son importance : l'article parle de « règle proportionnelle », mais il faut distinguer la règle proportionnelle de capitaux, liée à une sous-assurance sur la valeur des biens, et la règle proportionnelle de prime, liée à une fausse déclaration. Ces deux mécanismes n'ont pas les mêmes conditions d'application ni les mêmes effets juridiques. Sans connaître le contrat, difficile de savoir laquelle Allianz invoque ici, mais c'est un détail qui change beaucoup à l'audience.
Vingt mois pour traiter un sinistre, franchement ça me rappelle certains dossiers de marchandises avariées qu'on trimbale avec les assureurs maritimes. Même technique : on noie le dossier, on multiplie les intervenants, et on compte sur le fait que le client finit par craquer. Chez Loulou c'est une institution, ces gens méritent mieux que ça.
Article bien documenté. Une petite précision tout de même sur la règle proportionnelle invoquée par Allianz : elle est effectivement prévue par l'article L113-9 du code des assurances, mais son application suppose que la sous-déclaration soit prouvée et antérieure au sinistre. Si le commerçant peut démontrer que ses bilans reflètent la réalité, l'assureur aura du mal à l'invoquer valablement devant le tribunal. Ce sera l'un des points clés du 20 mai, je pense.