Le tribunal correctionnel a relaxé un homme poursuivi pour harcèlement sexuel sur une ancienne collègue. Les faits, localisés au Port entre août 2021 et février 2022, avaient été signalés à la brigade de gendarmerie de La Possession, mais seulement en 2025.
Lydia, prénom d'emprunt, accuse Ulric, lui aussi anonymisé, de lui avoir régulièrement tenu des propos à caractère sexuel : remarques sur ses sous-vêtements, sur son physique, blagues vulgaires. Elle évoque également des menaces sur son emploi. En février 2022, elle a consulté un médecin. Celui-ci a constaté un état d'anxiété et un état de choc, prescrit un suivi psychologique et six jours d'incapacité totale de travail. Elle a quitté l'entreprise à l'issue de son arrêt maladie.
À la barre, Ulric a contesté l'ensemble des faits. Il reconnaît des plaisanteries entre collègues, qu'il qualifie de potaches, mais nie tout propos graveleux. Il décrit une relation professionnelle ancienne et proche : tous deux travaillaient dans le secteur commercial au Port, et c'est lui qui avait convaincu Lydia de rejoindre la société. « On avait de bonnes relations. On était très proches professionnellement. Elle m'appelait son binôme de choc », a-t-il déclaré au tribunal. Il attribue le départ de sa collègue à un conflit avec leur supérieure, pas à son comportement.
La lecture des échanges de SMS entre les deux parties a révélé des plaisanteries réciproques, avec des allusions sexuelles, sans qu'aucune demande d'arrêt de la part de Lydia n'y figure. Les témoignages de collègues n'ont pas établi de relation conflictuelle entre eux. Certains ont toutefois mentionné les blagues vulgaires d'Ulric. La responsable de Lydia l'a qualifié de « misogyne », précisant qu'il avait déjà été rappelé à l'ordre.
Le procureur a reconnu des « fragilités » dans le dossier, notamment le délai de trois ans entre les faits et le dépôt de plainte, tout en estimant que les éléments médico-légaux et les témoignages venaient appuyer les déclarations de la victime. Il a requis un avertissement assorti d'une interdiction de contact avec la plaignante pendant trois ans. La partie civile réclamait 5 000 euros de dommages et intérêts, plus 1 000 euros de frais. La défense a plaidé pour un « dossier vide », faute de témoignages directs. Le tribunal a suivi cette analyse et prononcé la relaxe.


10 commentaires
Dans une coopérative, on est les uns sur les autres toute l'année, du début de la coupe jusqu'à la fin de la récolte. Les blagues ça circule, c'est souvent ce qui tient le groupe. Mais j'ai vu des fois où quelqu'un rentre chez lui pas bien, et tu comprends que c'est pas pareil pour tout le monde. Les SMS réciproques ça complique les choses, je le comprends, mais le fait que cette femme soit allée chez le médecin et ait eu six jours d'ITT, ça dit quand même quelque chose.
Ce genre d'affaires existait bien avant qu'on lui donne un nom. Ce qui a changé, c'est qu'aujourd'hui les femmes osent parler. Même si ça n'aboutit pas toujours.
@Patrick974, c'est exactement le débat qu'on a eu dans mon ancienne boite à Nantes après une affaire similaire : la preuve en matière de harcèlement, c'est structurellement difficile à apporter, et je ne suis pas sûr que les tribunaux réunionnais soient différents des tribunaux bretons sur ce point. Ce qui change parfois d'un territoire à l'autre c'est la culture d'entreprise en amont, la prévention, la formation des managers. Et là on a quand même un élément troublant dans cet article : cet Ulric avait déjà été rappelé à l'ordre. Ça, ça aurait dû peser.
Ce qui me frappe dans cette affaire, c'est la question du délai, que le procureur lui-même a pointée. Dans mon expérience associative avec des femmes en situation de fragilité professionnelle, ce délai long avant de porter plainte est presque systématique. Il ne traduit pas un doute sur les faits, il traduit la peur, la honte, le calcul sur les conséquences pour l'emploi. La jurisprudence sur le harcèlement moral et sexuel au travail gagnerait à mieux intégrer cette réalité psychologique, et les travaux de Marie-France Hirigoyen restent à ce sujet une référence que j'aurais aimé voir invoquée dans ce prétoire.
@Jean-Claude B., sur les chantiers c'est pareil, les blagues grasses ça fait partie du décor depuis toujours. Mais depuis quelques années j'essaie de mettre le frein à main sur ça avec mes gars, parce que j'ai pas envie de me retrouver au tribunal moi. Le problème c'est que sans témoin direct et avec des SMS dans les deux sens, le juge peut pas faire grand chose, et il a eu raison de suivre la défense sur ce point.
Ça me rappelle une cliente que j'avais, elle avait quitté son travail sans rien dire pendant des mois, et c'est le jour où elle m'a raconté dans mon salon que j'ai compris ce qu'elle avait vraiment vécu. Souvent les gens gardent ça pour eux bien trop longtemps.
Pas facile à lire cet article. Dans mon métier on a aussi des ambiances de travail où ça plaisante fort, les abattoirs, les caves de découpe, c'est souvent comme ça. Mais il y a une limite et quand un collègue se retrouve chez le médecin avec six jours d'ITT, ça veut dire que quelque chose a mal tourné, jugement ou pas.
Ce jugement soulève une vraie question de fond sur la preuve en matière de harcèlement au travail. Le procureur lui-même reconnaissait les fragilités du dossier, et trois ans entre les faits et la plainte, c'est un délai qui fragilise mécaniquement tout témoignage. Ce n'est pas dire que les faits n'ont pas eu lieu, c'est dire que la justice ne peut statuer que sur ce qui est démontrable. Le signalement rapide, la traçabilité, le registre interne : les entreprises ont un rôle à jouer bien avant que ça arrive au tribunal. La relaxe n'est pas une absolution morale, et c'est important de le rappeler.
Je comprends pas bien pourquoi cet article est classé dans la catégorie business, c'est plutôt du droit social non ? Est-ce que ça veut dire que ce type de jugement peut avoir un impact sur comment les entreprises gèrent le harcèlement en interne ?
J'ai eu des clients qui travaillaient au Port dans le commercial, et croyez-moi, ce que j'entends dans mon taxi, lé pa fasil de savoir où s'arrête la blague de collègues et où commence le harcèlement. Là le problème c'est que les SMS montraient que les deux riaient ensemble, alors le tribunal pouvait pas condamner sur ça.