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[Édito] L'eau, le pain, et qui décide

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[Édito] L'eau, le pain, et qui décide

Sécheresse persistante dans les hauts de La Réunion, août 2026.


72 % des produits du quotidien ont augmenté en cinq ans à La Réunion. L'eau manque à Salazie, à Saint-Philippe, dans les hauts. Et pendant ce temps, Céline Sitouze recrute 135 CDD à Sainte-Marie et Alexis Chaussalet s'affiche en sauveur des ATSEM au Tampon. Tout va bien, donc.

Voilà, on commence par les chiffres, parce que les chiffres ne mentent pas, eux. 72,2 % des produits du quotidien ont augmenté à La Réunion entre août 2021 et août 2026, dans une même enseigne, sur 126 références strictement comparables. Le pain sandwich de 600 grammes : 3,81 euros en 2021, 4,50 euros aujourd'hui, soit plus 18 %. Les œufs : plus 18,7 %. Ce n'est pas une enquête d'un cabinet parisien financé par un lobby, c'est 300 tickets de caisse d'un ménage réunionnais ordinaire, 61 analysés ligne par ligne, 2 082 références dépouillées. Votre serviteur vous invite à relire ce chiffre : 72 % des produits ont augmenté. Pas « certains produits ». Pas « quelques références ». 72 %.

Et dans ce contexte-là, que font nos édiles ? Ils font de la politique, bien évidemment. Céline Sitouze, maire de Sainte-Marie, réunit 370 agents en salle polyvalente pour annoncer la cantine à 1 euro le trimestre et 135 CDD de 11 mois dans les écoles. C'est généreux, c'est photogénique, ça fait un beau communiqué. Sauf qu'on se souvient, ici, que Tatie Sitouze, du temps où elle siégeait en vice-présidence à la Région Bello, avait une conception assez particulière du recrutement : colistières aux municipales casées dans les lycées, militants placés en catégorie C, titulaires mis à la porte pour libérer la place. La présomption d'innocence s'applique bien évidemment à toute procédure judiciaire en cours. Mais la mémoire, elle, n'est soumise à aucune prescription. Alors quand Sitouze annonce 135 CDD de 11 mois à Sainte-Marie, on est en droit de se demander sur quels critères ces contrats ont été attribués, qui les a obtenus, et si un audit de la commune aurait quelque chose d'intéressant à nous raconter.

L'eau et les responsables

Passons à l'eau, puisqu'elle manque. Le forage de Takamaka attend toujours sa mise en service pendant que le maire de Saint-Philippe, Olivier Rivière, publie une vidéo sur Facebook pour interpeller Alexis Chaussalet, président de la Casud. La rivière Langevin s'assèche. Le Tremblet, Ravine Ango, Takamaka : des quartiers entiers dépendent de citernes. Rivière parle de situation critique. Chaussalet, lui, est pris de court par la sortie publique de son homologue. Bel exemple de gouvernance intercommunale, dans un territoire qui vient de traverser deux saisons cycloniques catastrophiques, Belal en 2024, Garance en 2025, et dont les nappes phréatiques n'ont pas récupéré.

Le même Chaussalet, par ailleurs, s'est offert une belle rentrée médiatique au Tampon : 161 ATSEM, une par classe maternelle, c'était son engagement de campagne, il le tient, il le dit, il le répète. Soit. Mais ce même maire dénonce la suppression des contrats PEC par le gouvernement national, une mesure qui a effectivement contraint de nombreuses communes à recruter en direct pour pallier le vide. À La Possession, Erick Fontaine a sorti 5 millions d'euros de sa poche communale pour 54 agents en CDD, là où l'État avait promis 260 contrats PEC et n'en a accordé que 54. La coupe est sévère : à l'échelle de La Réunion, l'enveloppe est passée de 10 000 à 4 000 contrats PEC en un an, soit moins 60 %. On peut discuter de l'opportunité politique de la mesure. Ce qu'on ne peut pas faire, c'est prétendre que les élus locaux n'y sont pour rien. Parce que certains d'entre eux, pendant des années, ont utilisé ces contrats aidés comme variable d'ajustement clientéliste, comme réservoir de main-d'œuvre politique à bas coût. Roland Lescure les appelle « des tunnels vers la misère ». La formule est brutale. Elle n'est pas entièrement fausse.

Ce que ça coûte aux entrepreneurs

Vous me permettrez d'en venir à ce qui intéresse directement les lecteurs de cette rubrique. La hausse des prix sur le caillou n'est pas une fatalité climatique. Elle est le produit d'une accumulation de contraintes structurelles que personne, dans la classe politique réunionnaise, n'a le courage de nommer franchement : l'octroi de mer qui renchérit les importations sans que le consommateur en voit jamais la contrepartie en termes de production locale soutenue ; le coefficient géographique qui permet à certains acteurs du secteur médical de majorer leur chiffre d'affaires de 31 % au titre d'un éloignement dont les surcoûts réels sont aujourd'hui estimés entre 10 et 15 % seulement ; et une commande publique locale qui, au lieu de stimuler un tissu de PME réunionnaises, sert trop souvent à recaser des réseaux. Pendant ce temps, un entrepreneur du BTP regarde les permis de construire rebondir de 18 % sur un an, 6 910 logements autorisés entre juillet 2025 et juin 2026, et les mises en chantier reculer de 19 % sur la même période. Les autorisations augmentent, les chantiers reculent. Quelqu'un peut m'expliquer ? Non, bien évidemment. Parce que la réponse est dans les financements, dans les garanties bancaires impossibles à obtenir, dans les délais d'instruction qui s'étirent, dans un marché du foncier opaque où les bons projets meurent faute d'accès au terrain. L'entrepreneur réunionnais, lui, paie l'inflation comme tout le monde, finance les collectivités par ses impôts, et voit sa capacité à investir grignotée à chaque rentrée.

Paris, la canicule, et le reste

Un mot sur ce qui se passe à Paris, parce que La Réunion n'existe pas en vase clos. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, s'est indigné cette semaine qu'Emmanuel Macron fasse du jet-ski à Brégançon pendant la canicule. C'est une polémique de mois d'août, le genre de chose qui occupe les réseaux sociaux entre deux annonces de rentrée. Faure a raison sur la forme : l'image est maladroite. Mais qu'on me permette de noter que le même Faure représente un PS qui, localement, a passé des années à prospérer sous l'aile d'Huguette Bello et de ses alliés, sans jamais trop se soucier de qui payait l'addition. Que les socialistes réunionnais, en bons héritiers de la tradition, continuent de naviguer entre les intercommunalités et les postes de cabinet sans que cela suscite beaucoup d'indignation parisienne. Le jet-ski de Macron choque Faure. Les 200 contrats familiaux et politiques de la Région, eux, n'avaient pas l'air de le tenir éveillé la nuit.

Inutile de vous dire que Tamarin Amer reviendra sur tout cela. L'eau de Salazie ne remonte pas toute seule. Les prix non plus ne baissent pas par décret. Et les 135 CDD de Sainte-Marie méritent qu'on y regarde de plus près, un par un, avec les noms et les dates, comme on sait le faire ici.

Pour ceux qui n'avaient pas compris où nous en sommes : 72 % des produits ont augmenté, les nappes sont à sec, et la rentrée politique est déjà commencée. Bon samedi à tous.

Tamarin Amer

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