Saint-André, bons d'achat distribués avant les urnes, vélos offerts, travaux commandés en catimini : Laurent Virapoullé a déposé plainte en avril. Pendant ce temps, à Saint-Pierre, 888 tonnes d'ordures pourrissent dans les caniveaux et les entrepreneurs réunionnais retiennent leur souffle sur la LODEOM. Cette semaine, le fil est le même qu'au premier édito de cette rubrique : qui décide, qui profite, qui paie.
Voilà, on y est. Premier août, plein cœur de l'hiver austral, et l'actualité réunionnaise nous offre, comme souvent, un plateau garni. Cette semaine, votre serviteur a choisi de s'attarder sur trois sujets qui, à première vue, n'ont rien à voir entre eux. Un, une plainte pénale déposée contre la mairie de Saint-André. Deux, 888 tonnes d'ordures qui pourrissent dans les rues de Saint-Pierre faute de collecte. Trois, un soulagement patronal autour de la LODEOM. Trois sujets, une seule question : comment l'argent public circule sur ce caillou, et dans quelle poche il finit.
Saint-André : les bons d'achat, les vélos et la démocratie en soldes
Commençons par Saint-André, puisque c'est là que ça fait le plus mal. La plainte déposée le 23 avril 2026 par Laurent Virapoullé contre X auprès du parquet de Saint-Denis mérite qu'on s'y attarde, parce que ce que l'on y lit dépasse la querelle de clocher. Revalorisation des indemnités de 123 agents municipaux décidée six mois avant les élections, sans consultation du comité social territorial, sans délibération du conseil municipal, sans critères d'attribution définis. Des bons d'achat distribués. Des vélos. Des travaux. Le tout, précise la plainte, susceptible de constituer des faits d'obtention de suffrages par dons ou promesses, de détournement de fonds publics et de recel.
Présomption d'innocence, bien évidemment. Aucun des faits visés n'a été jugé à ce jour, et le tribunal administratif examine par ailleurs les recours en annulation de l'élection municipale. Votre serviteur n'est pas magistrat et ne condamne personne. Mais enfin. 123 agents revalorisés d'un coup, six mois avant le scrutin, sans délibération du conseil municipal. On peut trouver une explication vertueuse à cela. J'attends qu'on me la souffle.
Ce qui frappe surtout, c'est la banalité du procédé. À La Réunion, la municipalité comme levier de redistribution clientéliste, on connaît. Les embauches avant les élections, les subventions aux associations amies, les marchés confiés aux bons boug du coin, on a déjà donné. Ce n'est pas une spécialité de Saint-André, et Tamarin Amer se gardera bien de jeter la pierre à une seule commune. Mais quand un élu de la trempe de Laurent Virapoullé, dont le nom est attaché depuis des décennies à la défense du département et à l'amendement qui porte son patronyme, juge utile de saisir le parquet, il faut au moins se demander pourquoi.
Saint-Pierre sous les ordures : la grève comme révélateur
Passons à Saint-Pierre, où la situation est plus concrète encore, et plus malodorante au sens propre. Depuis le 13 juillet, les salariés de Derichebourg OI sont en grève, et le résultat est là : 888 tonnes d'ordures ménagères non collectées en dix-sept jours, sur 1 408 tonnes attendues. La collecte sélective assurée à 9 %. Les encombrants à 6 %. Les déchets végétaux à 1 %. Un pour cent. Dans une ville de taille respectable, en plein hiver austral, c'est-à-dire par temps frais, ce qui est encore la meilleure période pour laisser des poubelles à l'air libre.
Vous me direz que c'est un conflit social ordinaire, que les grèves arrivent, que Derichebourg n'est pas la Région. C'est vrai. Mais regardons de plus près qui paie et qui décide. La Civis gère la compétence déchets sur ce territoire. Les contrats de délégation de service public, les cahiers des charges, les clauses de continuité de service : tout cela se décide en conseil communautaire. Quand 888 tonnes pourrissent dans les caniveaux et que le taux de collecte sélective tombe à 9 %, la question n'est pas seulement syndicale. Elle est contractuelle et politique. Qu'est-ce que prévoient les pénalités du contrat ? Qui les applique ? Et si personne ne les applique, pourquoi ?
Les commerçants du centre-ville de Saint-Pierre, les restaurateurs du front de mer, les hôtels de Terre-Sainte n'ont pas attendu cette grève pour savoir ce que coûte l'incurie des collectivités. Un entrepreneur qui laisse ses abords dans cet état se prend une mise en demeure de l'inspection du travail ou de la mairie. Une collectivité qui sous-traite le ramassage des ordures et laisse le prestataire s'installer dans un bras de fer de dix-sept jours sans solution visible, c'est une autre histoire. Fermez le ban.
La LODEOM sauvée : un soulagement, pas une victoire
Il y a tout de même une bonne nouvelle cette semaine, et votre serviteur est assez honnête pour la signaler. Le Medef Réunion a salué le maintien de la LODEOM et du RAFIP dans le projet de loi de finances 2027, confirmé par la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou. Katy Hoarau, présidente du Medef Réunion, parle de « signal fort ». Elle n'a pas tort. Dans un contexte budgétaire où Paris cherche des économies sous chaque caillou, le fait que ces dispositifs d'exonération de charges et d'aide à l'investissement outre-mer survivent au PLF mérite d'être noté.
Cela étant dit, un signal fort n'est pas une réforme. La LODEOM date de 2009. Le RAFIP est un pansement utile sur une plaie structurelle. Les entrepreneurs réunionnais ne demandent pas la charité, ils demandent des conditions de concurrence à peu près équitables avec la métropole : coûts du fret, octroi de mer, marché étroit, vivier de main-d'œuvre qualifiée insuffisant. Maintenir des exonérations de charges, c'est nécessaire. Ce n'est pas suffisant. Et le Medef lui-même le dit, en précisant que les discussions de la rentrée devront porter sur l'amélioration des dispositifs, pas seulement sur leur survie. On prend acte, on attend la suite.
Ce qui frappe votre serviteur, c'est le contraste entre la satisfaction exprimée pour la LODEOM et le silence assourdissant des mêmes milieux sur les sujets qui précèdent. Les entrepreneurs réunionnais se battent pour conserver des exonérations de charges pendant que certaines municipalités distribuent des bons d'achat avant les urnes avec l'argent du contribuable, pendant que des prestataires de service public laissent des centaines de tonnes d'ordures s'accumuler sans que personne ne hausse vraiment la voix. Il y a quelque chose de légèrement incohérent dans ce tableau.
Et Paris dans tout ça ?
Quelques mots sur le national, puisque Tamarin Amer ne fait pas que regarder son nombril local. Cette semaine, le gouvernement s'est retrouvé en mauvaise posture sur les incendies : plus de 200 000 hectares brûlés en France depuis 2022, des Canadair en nombre insuffisant, un budget qui ne suit pas, et, cerise sur le gâteau, une communication gouvernementale sur l'éco-anxiété publiée en plein milieu des feux de Gironde. On a vu plus heureux comme timing. Macron avait promis que sa politique « sera écologique ou ne sera pas ». Elle n'est pas. Ou alors à un prix que le contribuable commence à trouver élevé.
À La Réunion, on regarde cela avec un intérêt particulier. Une île forestière, des risques incendie réels, des moyens aériens dépendants de la solidarité nationale. Quand Paris taille dans les budgets de sécurité civile tout en promettant la transition écologique, ce sont les territoires d'outre-mer qui trinquent en premier, et en silence. Personne dans l'hémicycle ne se lève pour défendre les moyens de lutte contre les feux à La Réunion avec la même énergie que Mélenchon pour défendre les 32 heures ou Bardella pour défendre ses propres intérêts électoraux. Les deux extrêmes se rejoignent sur au moins un point : l'outre-mer leur est parfaitement indifférent tant qu'il n'y a pas de scrutin en vue.
La concurrence, ce luxe
Un mot enfin sur la fusion Leader Price-Run Market, autorisée sous conditions par l'Autorité de la concurrence vendredi. Plus d'une cinquantaine de points de vente pour le futur ensemble Caillé-IBL, sans dépasser le duo Carrefour-Leclerc en parts de marché. L'Autorité a estimé que la concurrence était préservée. Soit. Votre serviteur n'est pas économiste de la concurrence et n'a pas lu le dossier en entier. Ce qu'il sait, en revanche, c'est que la distribution alimentaire à La Réunion est un marché structurellement concentré, que l'octroi de mer et les coûts logistiques y créent des barrières à l'entrée que n'affranchit pas un simple engagement de cession de magasins. Les conditions posées par l'Autorité seront ce qu'elles seront. L'essentiel, pour les consommateurs et pour les petits fournisseurs locaux qui dépendent de ces centrales d'achat, c'est que quelqu'un les vérifie dans six mois, dans un an, dans deux ans. Pas seulement au moment de signer l'autorisation.
Bref, passons. Cette semaine, entre une plainte pénale à Saint-André, des poubelles qui débordent à Saint-Pierre et un patronat qui respire parce que Paris n'a pas supprimé ses exonérations, La Réunion ressemble à ce qu'elle est souvent : un territoire où les décisions qui comptent se prennent soit trop loin (Paris), soit trop près (la mairie du coin), et rarement dans l'intérêt de ceux qui travaillent, entreprennent et paient leurs impôts sans demander de retour d'ascenseur.
Pour ceux qui n'avaient pas compris, c'est désormais clair.
Tamarin Amer


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