95 structures enregistrées sous le code des centres de culture physique, des horaires qui démarrent à 4 heures du matin et s'étirent jusqu'à minuit, des ouvertures qui se succèdent : le marché des salles de sport s'est bien installé à La Réunion. Pourtant, selon l'Insee, seuls 50 % des habitants de l'île âgés de 15 ans ou plus déclaraient en 2020 pratiquer régulièrement une activité physique ou sportive, contre 65 % en France métropolitaine. La Réunion se classait alors dernière des régions françaises sur ce critère.
C'est là le paradoxe. La multiplication des enseignes ne traduit pas forcément une hausse de la pratique sportive au sens large. L'Insee le rappelle lui-même : une grande partie des activités physiques se pratique de façon autonome, hors de toute structure. Ce que vendent les salles, c'est autre chose.
À Saint-Denis, la concentration frappe. Fitness One, à La Source, accueille ses adhérents de 4 heures à minuit. Fitness Park ouvre de 5 heures à 23 heures. MyGym 360 fonctionne de 5 h 30 à 22 h 30. Ces amplitudes horaires collent au rythme d'un bassin d'emploi qui compte, toujours selon l'Insee, 69 321 emplois au lieu de travail en 2023 et 5 685 établissements fin 2024. La clientèle potentielle n'est pas seulement dionysienne ; elle transite, travaille, repart. La salle s'insère dans cette journée, avant ou après le bureau.
Le modèle économique repose sur un principe bien rodé. « Le client n'achète plus une séance. Il achète la possibilité de venir », confie un gérant. Les abonnements, accessibles à quelques dizaines d'euros par mois, permettent de vendre davantage de places qu'une salle ne peut en accueillir simultanément. Certains adhérents viennent quatre fois par semaine, d'autres disparaissent pendant plusieurs semaines. C'est précisément cette fréquentation étalée dans le temps qui rend le modèle viable.
Autour de cet abonnement gravite un marché plus vaste : coaching, vêtements techniques, compléments alimentaires, applications, programmes nutritionnels, influenceurs. Thomas, 29 ans, pratiquant depuis plus de huit ans, observe l'évolution : « Il y a une pléiade de youtubeurs et d'influenceurs qui ne cessent de faire croire aux miracles instantanés à coups de placements de produits dont l'origine, la provenance et l'efficacité interrogent. » Le mécanisme qu'il décrit est simple : « On a forcément envie de leur ressembler, alors on franchit le pas. »
Baptiste, psychologue du sport à Saint-Denis, situe le phénomène dans un cadre plus large. « Notre société met en avant un certain type de physique basé sur le modèle du corps sportif à travers les réseaux sociaux, les magazines et le cinéma », explique-t-il. Ce modèle tend, selon lui, à s'imposer comme une norme associée à la santé : « Un corps sain est un corps musclé. » Les réseaux sociaux alimentent le mécanisme : « Ils sont le lieu de toutes les comparaisons. » Dans ce contexte, la salle de sport devient une réponse logique à une injonction diffuse.
Mais le psychologue refuse de réduire la pratique à une quête esthétique. « Dans un monde où beaucoup de choses nous sont imposées, le travail du corps en salle de sport permet d'accéder à une forme de contrôle de soi et de sa vie », dit-il. L'effort mesurable, la progression visible d'une séance à l'autre, peuvent produire « des qualités comme la rigueur et la ténacité » et participer à la construction de la confiance en soi.
La frontière reste cependant poreuse. La bigorexie, dépendance à l'activité physique, apparaît quand la séance manquée devient insupportable et le corps jamais suffisamment transformé. « Le corps n'est plus seulement une partie de soi, mais un chantier permanent. Et un chantier permanent finit par coûter du temps, de l'argent et de l'énergie », reconnaît un abonné. Baptiste met en garde contre les attentes irréalistes nourries par certains contenus en ligne, qui peuvent mener à l'abandon ou à des problèmes de santé.
Émilie, qui vient tôt pour éviter l'affluence, pointe une tension moins visible : « On te fait sentir en dehors d'un monde auquel il est bien difficile de se soustraire quand tu franchis les portes d'une salle de sport. » La salle peut réparer le rapport au corps. Elle peut aussi le compliquer. « Difficile d'avoir confiance en soi dans un lieu qui permet pourtant de prendre et de travailler sur la confiance en soi », dit-elle.
« La Réunion n'est peut-être pas devenue une île de sportifs, résume Baptiste. Elle est devenue une île où le corps se travaille comme un projet personnel, une discipline, une apparence et parfois même un produit. »


13 commentaires
Ce modèle d'abonnement où on vend de la capacité non utilisée, c'est exactement le SaaS appliqué au monde physique. Tu paies un accès, pas une consommation réelle. Les salles de sport ont trouvé ça bien avant que les boîtes tech en fassent leur business model principal. Ce qui me choque par contre c'est qu'il y a zéro data visible pour les adhérents, aucune app qui te dit vraiment si tu progresses sur le long terme sans te vendre un coaching en plus.
@Lastron-Leïla, tu soulèves quelque chose d'important. Le modèle économique décrit dans l'article, vendre des possibilités d'accès plutôt que des séances, ressemble à ce que les économistes appellent une capacité excédentaire volontaire. C'est rentable tant que le taux de présence réelle reste faible. Mais si la pratique sportive à La Réunion finit par rattraper la métropole, ce modèle tient-il vraiment ? Le paradoxe, c'est que le succès de la salle comme business repose en partie sur l'absentéisme de ses propres clients.
Ce que dit Baptiste sur le corps comme projet personnel, ça rejoint exactement ce qu'on voit sur les réseaux en ce moment. Les salles de sport sont devenues des vraies marques, avec leur identité visuelle, leur storytelling, leur communauté. Et les influenceurs locaux ont compris ça avant tout le monde. La question c'est : est-ce que les gérants de salles réunionnais travaillent leur présence digitale à la hauteur de ce que vend le secteur ?
Ici à Cilaos on a pas besoin d'horaires à 4 heures du matin pour bouger, le cirque s'en charge très bien tout seul. Mais je comprends ces jeunes qui habitent en bas, dans les villes où tout va vite. Mon plus jeune fils est parti s'installer à Saint-Denis et il m'a dit que sa salle de sport c'est le seul endroit où il décroche la tête du travail. Je peux pas lui en vouloir, même si ça me fait sourire un peu, quand je pense aux escaliers de Cilaos que ses grands-parents montaient chaque jour sans se poser la question.
Ce qui m'interpelle dans tout ça, c'est la partie compléments alimentaires. Ces poudres de protéines, ces boosters pré-entraînement, je serais curieux de savoir d'où ça transite vraiment. On fait rentrer des volumes par le port, on voit des colis venus de Maurice, d'Inde, parfois de filières beaucoup moins claires. Polo a raison de pointer ça. La traçabilité dans ce secteur, lé pa fasil à vérifier, et je doute que quelqu'un ici s'en préoccupe vraiment.
La mer, ça muscle sans abonnement. Je comprends pas trop ce besoin de payer pour soulever des trucs. Mais bon, chacun son truc, le péi change, les jeunes veulent autre chose que ce qu'on leur a laissé.
Ici à Salazie on court pas après les salles de sport. On se lève à 5h pour les chouchous, on monte les rangs, on descend les cageots, et à la fin de la journée les jambes ont pas besoin d'un tapis roulant. Ce qui me frappe dans cet article c'est cette idée que le corps devient un projet. Dans les hauts, le corps c'est un outil, pas une vitrine. Et pourtant même chez les jeunes du cirque, je vois que ça change, les garçons parlent de whey et de muscles, des choses qu'on ne connaissait pas avant.
Ce que dit Émilie sur le fait de se sentir hors d'un monde auquel on ne peut pas vraiment se soustraire, ça m'a touchée. Moi mon atelier, c'est pareil, in ti univers avec ses codes, ses couleurs imposées par les tendances, la pression de coller à ce que les gens veulent voir sur Instagram. Le corps comme projet, le tissu comme projet, quelque part c'est le même mécanisme. On crée pour soi et puis peu à peu on crée pour une image qu'on est censée renvoyer.
À Nantes y'avait déjà ce modèle d'abonnement à bas coût avec salle bondée à 7h du mat, et on voyait clairement que ça ne touchait pas les mêmes publics que le sport associatif ou le vélo du quotidien. Ce qui me frappe ici c'est que le paradoxe INSEE dont parle l'article existe aussi ailleurs, mais à La Réunion la dimension sociale est peut-être plus forte, la salle devient un marqueur, pas juste un outil.
50 % de pratique sportive régulière et dernière région de France, le chiffre surprend quand on voit le nombre de gens qu'on croise sur les sentiers chaque week-end. Mais les randonneurs ne comptent peut-être pas tous dans les statistiques, surtout ceux qui font ça sans structure et sans inscription nulle part. La montagne, elle, elle est ouverte 24h/24 et elle coûte rien.
La phrase de Baptiste résume quelque chose que Zygmunt Bauman aurait très bien cerné : dans une société liquide, le corps devient l'un des rares territoires où l'on croit encore pouvoir inscrire quelque chose de durable. Le chantier permanent dont parle l'abonné cité dans l'article, c'est exactement ça. Je pense aussi à David Le Breton, qui a beaucoup écrit sur le rapport contemporain au corps. Pour ceux que ça intéresse, son livre "La peau et la trace" ouvre des pistes intéressantes sur ce besoin de transformer le corps comme réponse à une angoisse identitaire.
La partie sur les compléments alimentaires, ça m'interpelle. Je vois ce que les gens mettent dans leurs caddies depuis des années, et les poudres de protéines prennent une place de dingue dans certains rayons. Sauf que l'origine de tout ça, comme le dit Thomas dans l'article, c'est rarement claire. La filière viande locale, elle, elle peut fournir de vraies protéines traçables, mais personne n'en parle dans ces salles, lé pa fasil de concurrencer un influenceur avec un steak de boeuf péi.
Ce que dit Baptiste sur la bigorexie, je le vois dans ma pratique. Des patients qui s'épuisent, qui se blessent et qui reviennent quand même à la salle avant même d'être guéris. En 94 j'avais pas ce profil-là si souvent, ici c'est différent, y'a une pression du corps très forte, très visible. Le problème c'est que la frontière entre discipline saine et obsession, elle est vraiment floue, et personne ne la signale avant que ça coince.