Quatre-vingt-dix tonnes de graines exportées chaque année, Louis Vuitton et Shiseido déjà au rang des clients, et une demande que les forêts réunionnaises ne peuvent pas satisfaire. La Coopérative agricole des huiles essentielles de Bourbon (CAHEB) veut faire de la baie rose — espèce invasive classée nuisible — une filière agricole structurée à La Réunion.
Le projet en est encore au stade des discussions. Aucune plantation n'a démarré. La CAHEB a toutefois obtenu un accord de principe du préfet pour lancer une expérimentation encadrée. Des échanges sont en cours avec la DEAL et la DAAF afin de définir un cadre strict, calqué sur la charte existante avec les producteurs de goyavier. « L'objectif, c'est d'arriver à faire des plantations maîtrisées », résume Marie-Rose Séverin, présidente de la coopérative. Filets, fossés, zones délimitées : les dispositifs envisagés doivent empêcher toute propagation incontrôlée des graines.
Le potentiel commercial justifie la démarche. La baie rose est aujourd'hui présente dans une large part des parfums modernes, pour ses notes épicées et légèrement boisées. La collecte sauvage ne suffit plus à répondre à la demande des grandes maisons. « Quasiment tous les parfums contiennent de la baie rose », affirme Marie-Rose Séverin, qui cite notamment le maître parfumeur de Vuitton, Jacques Cavallier-Belletrud, parmi les acteurs intéressés. Les acheteurs réclament des produits français et traçables — un avantage que La Réunion peut faire valoir.
La baie rose s'inscrit dans une stratégie de montée en gamme plus large portée par la CAHEB. La coopérative fournit désormais Louis Vuitton et Shiseido en huiles essentielles de vétiver et de géranium. La production de vétiver doit passer d'une trentaine à cinquante kilos d'huile essentielle dans l'année — un hectare ne donnant qu'environ six kilos après distillation. Deux hectares supplémentaires de géranium sont prévus, et plusieurs jeunes agriculteurs ont été formés pour intégrer ces filières.
En marge de la Foire agricole de Bras-Panon, où elle présentait ces projets, Marie-Rose Séverin a reçu la médaille de la Ville de Bras-Panon des mains du maire Jeannick Atchapa, en reconnaissance de son engagement pour les plantes aromatiques et médicinales réunionnaises. Très émue, elle a dédié cette récompense « à tous les producteurs de plantes aromatiques et médicinales de La Réunion » et adressé un message aux jeunes agriculteurs : « Soyez fiers de votre terre, protégez-la et osez avoir des ambitions pour elle. »


8 commentaires
Je lis avec intérêt, mais une précision s'impose sur le terme « produits français » utilisé dans l'article. La Réunion étant un département et région d'outre-mer, les produits qui en sont issus bénéficient effectivement de l'appellation France et de la traçabilité européenne, ce qui constitue un avantage douanier et commercial non négligeable face à la concurrence brésilienne ou malgache qui domine ce marché. C'est justement ce statut qui justifie que des maisons comme Vuitton s'y intéressent, au-delà de la seule qualité des huiles.
@Sandrine, je comprends ta remarque sur les chiffres, six kilos à l'hectare ça paraît dérisoire effectivement. Mais dans ma pratique j'ai appris que les filières à faible rendement volumique sont souvent celles où la marge est la plus forte à l'unité, le vétiver pour Shiseido c'est pas le même prix que des tomates. Ce que je regarde surtout, c'est si les agriculteurs formés ont les reins assez solides pour tenir le temps que la filière monte en puissance, parce qu'entre le premier plant et le premier contrat stable, il peut se passer des années. Moi quand je suis arrivée ici du 94, j'ai mis trois ans à me constituer une patientèle viable. C'est pareil pour eux, le risque est réel.
Est-ce qu'il existe des études de marché publiées sur la filière huiles essentielles réunionnaises ? Je cherche des données chiffrées pour un dossier, et là entre le vétiver, le géranium et maintenant la baie rose, y'a clairement un écosystème qui se structure. C'est exactement le genre de niche à valeur ajoutée qu'on étudie en master, lé bon d'avoir un cas concret aussi proche.
Ce qui me questionne dans ce projet, c'est la question des emplois créés et dans quelles conditions. Former de jeunes agriculteurs c'est bien, mais est-ce qu'on leur propose des contrats stables, une vraie rémunération, un accompagnement dans la durée ? Parce que des filières qui démarrent fort et qui laissent les producteurs seuls au moindre retournement de marché, on en a vu. J'espère que la coopérative a prévu un vrai filet social, pas seulement des filets contre les graines invasives.
Cette histoire de plante invasive reconvertie en ressource me rappelle un peu les réflexions de Claude Lévi-Strauss sur la façon dont les sociétés transforment ce qui les envahit en ce qui les définit. Il y a quelque chose de presque poétique dans l'idée que la baie rose, longtemps combattue, devienne l'argument commercial qui distingue La Réunion face aux grandes maisons parisiennes. La question du cadre strict, des fossés, des filets, c'est aussi une question de récit : est-ce qu'on raconte une domestication ou une cohabitation négociée ? Pour ceux que le sujet des plantes et de leurs circulations historiques intéresse, je recommande l'essai de Sylvia Ferreira sur les flores coloniales, difficile à trouver mais ça vaut le détour.
Un hectare pour six kilos d'huile après distillation, c'est un rendement très faible — ça va demander un vrai calcul de rentabilité avant de se lancer.
90 tonnes de graines récoltées en sauvage chaque année et ils arrivent pas à suivre la demande, c'est là où ça devient intéressant. Mais planter une espèce invasive de manière encadrée, j'y crois quand je vois les fossés et les filets posés pour de vrai sur le terrain. Les chartes ça reste du papier tant que personne contrôle.
Je connaissais pas du tout cette plante sous cet angle-là, moi j'associais la baie rose qu'à la cuisine. Que Louis Vuitton s'approvisionne ici au péi, franchement ça fait quelque chose. J'espère juste que ce sont vraiment les producteurs locaux qui vont en profiter et pas que les grosses structures.