Une élue qui emmure une aire de retournement, un sénateur LR qui monnaye un logement social, une entreprise réunionnaise indemnisée sept ans après qu'un mineur placé par l'État l'a brûlée. Trois histoires, un seul fil : l'argent public ne protège pas ceux qui en ont besoin, il arrose ceux qui savent où appuyer.
Voilà, on y est. Samedi 11 juillet, et cette semaine le caillou nous a offert une collection de petits miracles administratifs qui feraient rire si ce n'était pas aussi consternant. J'ai choisi trois fils. Ils ne se ressemblent pas en apparence. En réalité ils racontent la même chose : la puissance publique, de Saint-Denis à Paris, sait toujours trouver le moyen de se servir avant de servir.
Le mur de Bras-Panon
Commençons par Bras-Panon, parce que c'est là que la semaine a commencé. Lise-May Turpin, conseillère municipale d'opposition, s'est fait condamner le 2 juillet par le tribunal judiciaire de Saint-Denis pour avoir édifié, sans déclaration préalable, un portail et un mur de clôture sur l'aire de retournement du lotissement Canabady. Trouble manifestement illicite, dit le juge des référés. La desserte du lotissement est compromise. Les voisins, eux, font avec.
Madame Turpin refuse de démissionner, fait appel et dit avoir confiance dans la justice de son pays. Bien évidemment. On lui souhaite. Mais tout de même : une élue, conseillère municipale, qui construit sur une voie publique sans autorisation, qui bloque la sortie d'un lotissement, et qui considère qu'un jugement de référé n'est qu'une formalité à contourner par appel interposé. Vous me direz que ce n'est qu'une conseillère d'opposition, que cela ne change pas la face du monde. Certes. Mais le problème n'est pas le rang dans la hiérarchie municipale. Le problème, c'est la posture : l'élu qui s'estime au-dessus des règles d'urbanisme que le même élu est censé faire respecter à ses administrés. À Bras-Panon comme ailleurs, les petits arrangements avec les règles d'urbanisme commencent toujours par un portail. Ils finissent rarement là.
Le sénateur LR et le logement contre nature
Remontons vers Paris, parce que la semaine a aussi produit une mise en examen qui mérite qu'on s'y arrête. Francis Szpiner, sénateur Les Républicains de Paris, ancien maire du 16e arrondissement, avocat de son état, est mis en examen pour corruption passive. Il est soupçonné, présomption d'innocence oblige et l'affaire n'est pas jugée, d'avoir attribué un logement social à une esthéticienne de 26 ans en échange de relations sexuelles. Les faits remonteraient à 2023.
Je vais être honnête : quand ce genre d'affaire éclabousse un élu de droite, votre serviteur n'a aucune raison de faire le silence. La droite républicaine n'a pas besoin de ce type de représentant. Un logement social, c'est de l'argent public, c'est une liste d'attente, c'est des familles qui attendent parfois des années. Transformer cette file d'attente en monnaie d'échange personnelle, si les faits sont avérés, c'est exactement le genre de trahison qui donne des arguments aux Mélenchon de tout poil pour crier à la corruption généralisée de la droite. Szpiner avait défendu des clients célèbres, s'était forgé une réputation de ténor du barreau. Il aurait mieux fait de s'en tenir là.
Cela dit, la leçon réunionnaise de cette affaire est plus intéressante que l'anecdote parisienne. Le logement social comme instrument de clientélisme : sur le caillou, on connaît. On a vu des attributions de logements, de postes, de contrats, circuler dans les réseaux d'élus avec une fluidité qui ferait pâlir un directeur des ressources humaines honnête. La différence, c'est qu'ici on n'est pas encore allé au bout de beaucoup de procédures. Les dossiers s'accumulent. Les parquets réfléchissent. Et la liste d'attente des justiciables qui attendent un jugement est, elle aussi, très longue.
Bricomat Éco, ou sept ans pour être indemnisé
Le troisième fil de la semaine est celui qui m'a le plus frappé, parce qu'il concerne directement un entrepreneur réunionnais. La société Bricomat Éco, basée à Saint-Joseph, vient d'obtenir du tribunal administratif de La Réunion une condamnation de l'État à lui verser 416 116,49 euros. Son entrepôt avait été détruit par incendie criminel dans la nuit du 16 au 17 avril 2019. L'auteur, mineur au moment des faits, était placé sous la garde de l'État dans un établissement de la Protection judiciaire de la jeunesse. Principe de responsabilité sans faute : la personne publique qui a la garde d'un mineur placé par une juridiction répond des dommages qu'il cause. La logique est implacable, le droit est clair.
Sauf que le jugement est rendu le 3 juillet 2026. L'incendie date d'avril 2019. Sept ans et quelques semaines. Sept ans pendant lesquels un chef d'entreprise de Saint-Joseph a dû se débrouiller, reconstruire ou pas, continuer ou pas, avec un trou de plus de 400 000 euros dans le bilan que personne ne comblait. On dit merci qui ? Merci la PJJ, merci le tribunal administratif qui aura pris son temps, merci l'État qui conteste jusqu'au bout avant de payer ce qu'il doit. Le jugement est une bonne nouvelle. Le délai est un scandale tranquille. À La Réunion, quand un entrepreneur se retrouve en face de la puissance publique, il a généralement raison trop tard et trop peu.
C'est d'ailleurs le paradoxe permanent du tissu économique local. On parle beaucoup de zones franches, d'abattements fiscaux, de dispositifs d'aide à l'investissement. Cette semaine encore, un décret vient de classer la Cirest en zone franche à fiscalité renforcée : abattement de 80 % sur les bénéfices pour les PME éligibles, plafond à 300 000 euros. C'est une bonne nouvelle pour les entrepreneurs de l'Est, et votre serviteur ne va pas cracher dessus. Mais l'abattement fiscal d'un côté et sept ans de procédure pour récupérer 416 000 euros de l'autre, c'est la même main qui donne et qui retient. L'État réunionnais est généreux en niches fiscales quand elles coûtent peu à administrer. Il est beaucoup moins généreux quand il s'agit d'assumer rapidement ses propres responsabilités devant un tribunal.
Retour au mur
Je reviens une dernière fois au portail de Bras-Panon, parce qu'il y a une image là-dedans qui me plaît malgré moi. Une élue qui construit un mur sur une voie publique, qui bloque la sortie du lotissement, et qui fait appel quand on lui dit de l'enlever. C'est une métaphore trop commode pour que je résiste à l'utiliser. C'est exactement ce que font, en plus grand et avec plus de moyens, un certain nombre de nos élus locaux depuis des années : ils construisent des murs entre les citoyens et les ressources publiques, entre les entrepreneurs et les marchés, entre les justiciables et les jugements. Et quand on leur demande de rendre des comptes, ils font appel, ils demandent un délai, ils se drapent dans la confiance qu'ils ont dans les institutions.
La confiance dans les institutions, c'est une belle chose. À condition que les institutions, elles, méritent cette confiance. Ce samedi 11 juillet, entre une mise en examen à Paris, un incendie criminel de 2019 enfin indemnisé et un mur illégal toujours debout à Bras-Panon, le doute est permis.
Tamarin Amer vous laisse à votre café. Bon samedi.
Tamarin Amer


10 commentaires
@Lulu, et c'est exactement ça le problème. Moi j'ai vécu un truc similaire avec la mairie pour une demande d'autorisation d'amarrage, des mois sans réponse, des dossiers à refaire, et pendant ce temps la saison tourne. Ton histoire de copine à Saint-Pierre c'est le même schéma : on t'use, tu finis par lâcher, et personne ne perd rien côté administration. Bricomat Éco a tenu sept ans, chapeau, mais combien ont coulé avant d'arriver au bout ? Ceux qui gagnent au tribunal, on en entend parler. Les autres, pas vraiment.
L'histoire de cet entrepreneur à Saint-Joseph me fait penser à une de mes clientes, son mari avait eu un souci avec un local commercial, ils ont attendu des années et à la fin ils ont juste laissé tomber. Y'a des gens qui ont pas les reins assez solides pour tenir aussi longtemps face à l'administration, et c'est dommage parce que souvent c'est les plus courageux.
@Bichik, le fil conducteur est séduisant, mais je reste sur ma faim. Trois histoires, trois niveaux de gravité très différents : un portail mal placé à Bras-Panon c'est pas tout à fait dans la même catégorie qu'une mise en examen pour corruption ou sept ans de bataille judiciaire. Coller tout ça sous la même étiquette "argent public capté", ça fait un édito qui sonne juste mais qui manque peut-être de précision. C'est pas faux, c'est juste un peu trop propre comme démonstration.
L'histoire de Bricomat Éco, j'aurais voulu qu'elle tourne bien plus vite sur les réseaux en 2019. Parce que là, sept ans après, on parle d'une "victoire" mais le dirigeant a sûrement pris des décisions irréversibles entre-temps. C'est ça le vrai coût invisible que personne ne comptabilise. Et pour un jeune entrepreneur qui galère déjà à se lancer, ce genre de récit ça refroidit direct.
Sept ans de délai pour une indemnisation, c'est littéralement le temps de faire deux fois le tour d'un cycle de dev logiciel. Aucune startup ne survivrait à un bug de prod non résolu pendant sept ans, pourtant l'État peut se permettre ça sans que personne ne lève vraiment la voix.
L'affaire de l'entrepôt brûlé c'est dingue. Sept ans, moi j'aurais coulé depuis longtemps. Quand je pense que nous on galère déjà à se faire rembourser une caution ou à régler un litige avec une commune pour une zone de mise à l'eau, je me dis qu'un entrepreneur face à l'État c'est comme un bodyboarder face à une grosse houle de nord-ouest : lé pa fasil de garder la tête hors de l'eau.
@Naïma94, tu dis tout. Moi j'ai une copine qui tient une petite boutique à Saint-Pierre, son local a été vandalisé y'a quelques années, elle a attendu, attendu, et au final elle a fermé avant même d'avoir vu la couleur d'un remboursement. L'État i fo qu'il paie vite quand c'est lui le responsable, pas sept ans après quand le mal est fait. Pour nous les petits commerçants, un trou de 400 000 euros dans la caisse c'est pas un mauvais trimestre, c'est la mort de la boîte.
L'indemnisation de Bricomat Éco pose une question que l'article effleure sans la creuser tout à fait : combien de TPE réunionnaises abandonnent en chemin, faute de pouvoir financer sept ans de procédure administrative ? Un dirigeant qui n'a pas les reins solides ne peut tout simplement pas tenir jusqu'au jugement. Le droit finit par donner raison, certes, mais le droit sans délai raisonnable n'est qu'une promesse creuse. Ce n'est pas un problème propre à La Réunion, mais ici les entreprises ont rarement les réserves de trésorerie qui permettent d'attendre. C'est ça, le vrai scandale tranquille dont parle l'édito.
Le portail de Bras-Panon, le logement parisien, l'entrepôt brûlé... trois histoires qui n'auraient rien à voir, et pourtant lé bon ce fil conducteur.
L'affaire Bricomat Éco me touche vraiment. Sept ans à attendre que l'État reconnaisse sa faute, c'est sept ans à payer ses charges, ses emprunts, ses salariés peut-être, avec un trou béant dans la trésorerie. En libéral on sait ce que c'est que d'avancer sans filet, mais là c'est une autre dimension. Je connais des soignants qui ont des litiges avec des caisses ou des CPAM qui durent des années aussi, c'est le même principe : l'État prend son temps parce qu'il peut se le permettre. Toi non.