Cette semaine à La Réunion, l'État casse une case sans permis, une banque augmente ses frais de 10 %, et un conglomérat mauricien rachète tranquillement le caillou. Pendant ce temps, les élus locaux regardent passer les trains. Tamarin Amer a quelques questions.
Eh bien voilà. Trois faits, une semaine, un fil. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures pour comprendre ce qui se joue sur ce caillou en ce mois de juillet 2026 : l'argent public se dépense sans permis, l'argent privé s'exporte sans bruit, et l'entrepreneur réunionnais, lui, continue de payer pour tout le monde. Commençons par le commencement.
L'État casse, la mairie porte plainte
Le 8 juillet dernier, le Conservatoire du littoral a fait raser la case de la famille Futole à la Pointe au Sel, sans permis de démolition. Sans permis. Un service de l'État, financé par le contribuable, qui s'assoit sur la règle qu'il impose à tout le monde. Karim Juhoor, maire de Saint-Leu, dit tomber « un peu de sa chaise ». Moi, votre serviteur, j'aurais du mal à me relever. Parce que ce n'est pas n'importe quelle règle qu'on a violée là : c'est la règle de base, celle que le moindre propriétaire réunionnais qui veut abattre un mur porteur doit respecter sous peine d'amende, de remise en état, de procédure. La mairie de Saint-Leu va porter plainte, et elle a raison.
Le Conservatoire du littoral reconnaît, avec la grâce d'un éléphant dans un magasin de cristal, une « décision précipitée ». Décision précipitée. Voilà comment on qualifie, dans le vocabulaire de la technocratie parisienne débarquée aux confins de l'Ouest réunionnais, le fait de démolir la maison d'une famille sans le moindre papier en règle. Urgence sécuritaire, dit-on. Bien évidemment. Il y a toujours une urgence sécuritaire quand on n'a pas envie de faire les choses dans les formes. Ce que je voudrais savoir, c'est qui a donné l'ordre, à quelle date précise, et si quelqu'un, quelque part, a demandé un avis juridique avant d'envoyer les pelleteuses. La commune reconnaît que la famille occupait la parcelle sans titre officiel. Soit. Mais l'absence de titre de propriété d'un occupant n'autorise pas un établissement public à s'affranchir du code de l'urbanisme. Ce n'est pas moi qui l'invente : c'est la loi. La même pour tout le monde, en théorie.
Pour l'entrepreneur réunionnais qui dépose un permis, attend six mois, subit trois allers-retours avec les services instructeurs, et se voit parfois refuser le droit de poser une véranda parce que la couleur de la peinture ne correspond pas au plan local d'urbanisme : bienvenue dans la République à deux vitesses. L'État s'applique à lui-même les règles qu'il juge bon d'appliquer, quand il le juge bon. Pour les autres, c'est plein pot.
La BFCOI, les frais et la discrétion de mise
Changeons d'air, mais pas de logique. La BFCOI affiche la plus forte hausse de frais bancaires de l'île entre avril 2025 et avril 2026 : plus 10,1 %, soit 18,80 euros de plus sur un panier de 14 services courants. Son panier passe à 204,30 euros annuels. Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête. Nous sommes à La Réunion, département où le pouvoir d'achat est structurellement inférieur à la métropole, où l'octroi de mer pèse sur chaque produit importé, où les retraites sont parmi les plus basses de France. Et la banque, elle, augmente de 10 % en un an. Inutile de vous dire que personne n'a organisé de grande manifestation place de la Préfecture pour dénoncer cela. Pas de député Nupes au micro, pas de communiqué enflammé de Frédéric Maillot sur les réseaux. Les frais bancaires, c'est moins photogénique que la réforme des retraites, j'imagine.
Pour le chef d'entreprise réunionnais, la TPE, l'artisan, le commerçant de quartier qui jongle avec ses comptes professionnels et ses comptes personnels, cette hausse n'est pas abstraite. C'est de l'argent sorti du tiroir-caisse chaque mois, sans contrepartie visible, sans amélioration notable du service. Et sans débat public. On encaisse, on signe, on continue.
IBL : le rachat tranquille
Pendant que tout cela se passe, Arnaud Lagesse, directeur général du conglomérat mauricien IBL, explique dans les colonnes du Monde sa stratégie réunionnaise. Edena en 2017, Run Market plus récemment. IBL opère dans 22 pays, 256 filiales, près de 40 000 salariés. La Réunion, dans ce schéma, est un maillon d'une chaîne qui va de Maurice aux Seychelles en passant par le Kenya. Lagesse parle de « guichet unique pour le consommateur régional ». Formule élégante. Ce qu'elle recouvre concrètement, c'est la consolidation progressive d'un empire de distribution dans lequel le capital, la décision stratégique et les dividendes sont domiciliés à Port-Louis, pas à Saint-Denis.
Je ne dis pas que c'est illégal. Je ne dis pas que c'est scandaleux. IBL investit, crée des emplois, paie ses impôts (on suppose). Mais votre serviteur aimerait entendre un élu réunionnais, un seul, poser la question de ce que cela signifie pour le tissu entrepreneurial local à moyen terme. Quand une enseigne de distribution est rachetée par un groupe régional étranger, les décisions d'achat, les référencements de producteurs locaux, les politiques tarifaires : tout cela remonte à un comité de direction qui n'a pas La Réunion pour préoccupation première. C'est ainsi que fonctionne le capitalisme, et Tamarin Amer n'a rien contre le capitalisme. Mais le silence des élus locaux sur ces mouvements de capitaux, leur incapacité chronique à construire des outils de développement économique qui permettraient à des entrepreneurs réunionnais de peser dans leur propre marché, cela, en revanche, mérite quelques questions.
La photo, les alliances et l'arithmétique de 2026
Histoire de ne pas laisser de place au doute sur l'état du paysage politique local, arrêtons-nous trente secondes sur cette photographie du 14 juillet qui a fait 174 000 vues en quelques jours. Jean-Paul Virapoullé, figure historique de la droite réunionnaise, ancien maire de Saint-André, aux côtés d'Alexandre Laï-Kane-Cheong, classé à gauche, suppléant de la maire de Saint-Denis à l'Association des maires. Les deux hommes affirment que la rencontre était fortuite. Peut-être. Mais 174 000 vues, ça ne se provoque pas par accident, et Laurent Virapoullé, qui a publié la photo, sait exactement ce qu'il fait avec un téléphone et un compte sur les réseaux sociaux.
Ce qui est intéressant dans cette image, ce n'est pas la réunion de deux hommes. C'est le vide qu'elle révèle autour d'eux. Une droite réunionnaise si dézinguée, si orpheline de projet et de ligne claire, qu'une photo de couloir de mairie suffit à faire fantasmer la recomposition. Pendant ce temps, Huguette Bello préside la Région, Patrick Lebreton compte ses mandats, et Emmanuel Séraphin gère Saint-Paul avec la discrétion qu'on lui connaît. Bref, passons.
Paris décide, La Réunion paie
Au rayon national, deux nouvelles de la semaine méritent qu'on les mette côte à côte. D'un côté, le gouvernement a officialisé une hausse de 2,5 % des tarifs réglementés de l'électricité au 1er août 2026. Pour un foyer consommant 4,5 MWh par an, cela représente 26 euros de plus par an. Vingt-six euros : c'est le chiffre officiel, celui de la métropole continentale. À La Réunion, où la structure tarifaire de l'énergie obéit à ses propres règles et où le coût de la vie absorbe chaque centime supplémentaire bien différemment qu'à Lyon ou à Bordeaux, la question mériterait une réponse précise de nos élus régionaux et départementaux. Je l'attends. De l'autre côté, l'Assemblée nationale a voté l'imprescriptibilité des crimes commis sur des mineurs. Quatre-vingt-treize voix pour, cinquante et une contre. Sur ce point, votre serviteur ne polémique pas : c'est une avancée, et une bonne. Quelques décisions justes sortent encore de ce Palais-Bourbon que tant d'autres votent défigurent semaine après semaine.
Ce qui reste, quand on fait le tour de cette semaine réunionnaise, c'est un sentiment que l'on connaît bien sur ce caillou : les règles s'appliquent à géométrie variable, les hausses arrivent sans débat, les rachats se font sans bruit, et les élus locaux sont occupés à se photographier en couloir. Pendant ce temps, Derichebourg-OI est en grève depuis le 13 juillet, les éboueurs du Sud n'ont pas pu rencontrer leur directeur parti dans l'Hexagone, et les ordures s'accumulent. On dit merci qui ?
À la semaine prochaine.
Tamarin Amer


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