Une compagnie aérienne qui renoue avec les bénéfices, une Région qui retire des contrats à une commune pour raisons politiques, et un député qui réclame un directeur de caisse sociale à la tête de son réseau. Bienvenue à La Réunion, où chaque bonne nouvelle économique cohabite avec une manipulation politique qu'on vous demande de ne pas regarder.
Commençons par la bonne nouvelle, parce qu'il en faut bien une. Air Austral renoue avec les bénéfices : 1,5 million d'euros de résultat net pour l'exercice clos au 31 mars 2026, un chiffre d'affaires de 464 millions d'euros en hausse de 5 %, un taux de remplissage à 92 %, et un cargo en progression de 15 %. Hugues Marchessaux, président du directoire, parle de « retour à une rentabilité totale ». Votre serviteur ne va pas lui chercher des poux dans la tête là-dessus. C'est du travail, c'est du résultat, et dans un secteur aérien mondial qui tangue depuis des années, c'est proprement remarquable.
Sauf que la mémoire, à La Réunion, ça sert à quelque chose. Il n'y a pas si longtemps, cette même compagnie se faisait surnommer « Air Nupes » dans certains titres de la presse locale, parce que la Région de Madame Bello avait cru bon d'en faire son étendard politique, son vitrine autonomiste, son outil de communication, pendant que la Sematra mobilisait des millions de fonds publics et que le contribuable réunionnais finançait le spectacle. Aujourd'hui la compagnie remonte la pente, et c'est bien. Mais que les esprits chagrins ne viennent pas en attribuer le mérite à ceux qui, hier, la caressaient dans le sens du poil politique plutôt que de la gérer. Les résultats d'Air Austral, c'est la maîtrise des coûts, l'optimisation du réseau, le travail des équipes. Pas un discours de la présidente de Région en lamba devant un coucou sur le tarmac de Gillot.
La Région punit Petite-Île pour ses opinions
Passons à la moins bonne nouvelle, et là le décor change. La commission permanente de la Région, réunie vendredi 19 juin sous la présidence d'Huguette Bello, a retiré dix contrats PEC destinés au Pays Touristique du Sud Sauvage, à Petite-Île. Ces contrats finançaient l'entretien du Domaine du Relais, du Vivier et du Sentier des Agriculteurs. Des sites touristiques. De l'entretien concret, du boulot réel, des emplois pour des gens du coin.
Le maire de Petite-Île, Serge Hoareau, affirme que cette décision a été prise à la demande expresse de Lorraine Nativel, deuxième vice-présidente de la Région et élue d'opposition dans sa commune. En clair : une élue régionale aurait utilisé son poids institutionnel pour priver une commune d'emplois aidés parce que le maire local n'est pas de son bord. On présumera bien entendu de la bonne foi de chacun tant que les faits ne sont pas établis contradictoirement. Si l'accusation de Serge Hoareau venait à être confirmée par les instances compétentes, cela porterait un nom dans le vocabulaire républicain. Votre serviteur s'en tiendra là tant que la lumière n'est pas faite. Dix emplois retirés à des sites touristiques pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le tourisme. On dit merci qui ?
Ce n'est pas la première fois que la machinerie régionale utilise les contrats aidés, les PEC, les enveloppes de développement, comme autant de leviers de pression sur les maires récalcitrants. Votre serviteur l'a écrit dès l'édito du 6 juin, à l'ouverture de cette rubrique : la question centrale n'est pas idéologique, elle est simple. Qui décide, qui profite, qui paie. À Petite-Île, ce vendredi, c'est le Pays Touristique du Sud Sauvage qui paie. Et ce sont dix personnes qui n'auront pas de contrat.
Maillot veut sa main sur la CGSS
Et puis il y a Frédéric Maillot. Le député, estampillé PLR-Nupes selon les vents, a adressé le 19 juin un courrier au président du conseil d'administration de la CGSS pour réclamer que le futur directeur général soit « réunionnais ». L'actuel directeur, Benoît Serio, part à la retraite. Le poste sera vacant. Et voilà que le député s'en mêle.
Attention, le raisonnement de façade est séduisant. La CGSS gère des sommes considérables. Plus de 20 % de la population bénéficie de la Complémentaire santé solidaire ou de l'allocation de solidarité aux personnes âgées. C'est un organisme central. Personne ne le nie. Mais la demande d'un « directeur réunionnais » n'est pas une demande de compétence : c'est une demande de réseau. C'est la vieille recette de la régionalisation des postes de direction pour mieux les contrôler depuis les cercles politiques locaux. Un directeur nommé par le gouvernement, sur des critères de compétence et d'indépendance, c'est une logique. Un directeur issu du vivier local, choisi avec l'aval des élus régionaux, c'en est une autre. Frédéric Maillot, que l'on appellera désormais « le guitariste de la commission permanente », ne s'en cache pas. Il ne s'en est jamais caché.
La demande d'un « directeur réunionnais » à la CGSS n'est pas une demande de compétence. C'est une demande de réseau.
L'angle entrepreneur : quand la politique mange les emplois
Pour les entrepreneurs du caillou, la semaine du 19 juin illustre une fois encore le problème structurel qui les étrangle depuis des années. D'un côté, Air Austral prouve qu'une entreprise peut performer, même sous les tropiques, même avec les contraintes de l'insularité et du coefficient géographique, même dans un secteur en crise mondiale. C'est possible. Ça demande de la rigueur, de la maîtrise des coûts, et de laisser les gestionnaires gérer sans que les élus viennent se faire photographier sur les ailes des avions.
De l'autre côté, on retire dix contrats PEC à des sites touristiques pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'économie. Le secteur touristique du Sud Sauvage, ce sont des prestataires locaux, des guides, des restaurateurs, des hébergeurs, qui dépendent de l'attractivité et de l'entretien de ces sites. Quand le Sentier des Agriculteurs n'est plus entretenu parce qu'un élu régional est fâché avec le maire local, ce sont ces entrepreneurs qui perdent des clients. Pas Lorraine Nativel. Pas Huguette Bello. Les entrepreneurs, eux, n'ont pas de commission permanente pour se venger.
Et à Saint-Pierre, pendant ce temps, quarante policiers étaient mobilisés jeudi pour cinq opérations simultanées contre le travail dissimulé, les stupéfiants, l'immigration irrégulière. Cinq infractions pour travail dissimulé relevées. Bien. L'État régalien fait son travail. On aurait aimé le voir aussi régalien face aux irrégularités syndicales dénoncées par Force Ouvrière dans la préparation des élections professionnelles du 10 décembre : des réunions préparatoires tenues en excluant les syndicats non représentés dans les instances actuelles, dont FO. 36 000 agents territoriaux concernés, et déjà des arrangements de couloir pour verrouiller la représentativité future. Le syndicat a eu raison de le dire. Quelqu'un à la préfecture a eu raison de l'entendre, on l'espère.
Paris, et les bons sentiments d'Ericka
Un mot sur le national, parce que c'est notre devoir de ne pas rester cloîtrés sous les cocotiers. À Paris, LFI continue de faire de l'agitation sociale son fonds de commerce, Mélenchon ayant apparemment décidé que la France irait mieux si l'on supprimait les entreprises, les policiers et les sénateurs dans le même mouvement. À La Réunion, ses amis locaux votent en commission permanente pour retirer des emplois à des communes qui ne votent pas bien. La cohérence est parfaite.
Quant à Ericka Bareigts, maire de Saint-Denis, qui présentait vendredi ses « quatre mesures sociales » de début de mandat, kit scolaire gratuit pour les maternelles, numéro de signalement, Maisons de la tranquillité, police du logement, votre serviteur ne va pas cracher sur des initiatives qui touchent directement les habitants. Mais on notera que le kit scolaire distribué « sans condition de ressources » à tous les enfants de maternelle, c'est une belle photo et un beau communiqué. C'est aussi 2 000 enfants, et un coût que la commune de Saint-Denis, déjà sous tension budgétaire, devra assumer. Les bonnes intentions, à La Réunion comme ailleurs, finissent toujours par atterrir dans les comptes du contribuable. La générosité des élus avec l'argent public est une constante que Tamarin Amer continuera d'observer avec la vigilance que vous lui connaissez.
Air Austral décolle, les sites touristiques du Sud Sauvage attendent leurs contrats, et le guitariste de la commission permanente écrit des courriers pour placer ses réseaux à la tête de la CGSS. Certains samedi, le caillou ressemble à lui-même jusque dans les moindres détails. À la semaine prochaine.
Tamarin Amer


8 commentaires
L'épisode Maillot et la CGSS, ça m'interpelle directement. La CGSS c'est mon interlocuteur quotidien pour mes feuilles de soins, mes remboursements, la gestion des patients en CMU. Si la nomination du directeur devient un enjeu de réseau local plutôt que de compétence gestionnaire, c'est nous, les professions libérales, qui allons le sentir passer en premier. J'ai vu ce que ça donne en métropole quand une caisse est mal dirigée, et croyez-moi, on préfère un directeur compétent venu de loin à un piston local qui ne connaît pas la réalité du terrain sanitaire.
Moi ce qui me frappe c'est que l'article parle d'emplois aidés retirés, et tout le monde va passer à autre chose dans deux jours. Ces dix personnes-là, elles ont des loyers à payer, des courses à faire chez nous les commerçants. C'est une perte sèche pour toute une micro-économie locale, pas juste pour le maire de Petite-Île et sa bataille avec la Région.
Question sincère : est-ce qu'il existe un recours légal pour la commune de Petite-Île si les accusations du maire sont fondées ? Je veux dire, y'a forcément une procédure pour contester le retrait de ces contrats, non ? Quelqu'un sait comment ça fonctionne juridiquement dans ce type de situation ?
Ce qui se passe à Petite-Île, on le vit à notre échelle sur les marchés aussi. Les enveloppes, les aides, ça arrive ou ça n'arrive pas selon des critères qu'on comprend pas toujours. J'ai une voisine maraîchère sur Saint-Philippe qui attend depuis dix-huit mois une réponse à un dossier d'aide à l'investissement, tandis que d'autres obtiennent en trois semaines. Je dis pas que c'est toujours politique, mais je dis que la transparence sur ces décisions, elle est quasi nulle.
Dix personnes sans contrat à cause d'un bras de fer politique. Dix personnes. C'est ça le résumé.
Le Domaine du Relais et le Sentier des Agriculteurs à Petite-Île, c'est pas que du tourisme administratif, c'est de l'entretien concret de sites qui font venir des gens, des gens qui après vont parfois vers les côtes, vers nous. Retirer dix contrats pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la valeur du site, ça affecte toute la chaîne touristique du Sud. Et pendant ce temps on nous parle de développer le tourisme durable, lé pa fasil à croire.
L'article est bien ficelé, mais il y a une question qu'on devrait tous se poser : un résultat net de 1,5 million sur 464 millions de chiffre d'affaires, ça représente une marge nette inférieure à 0,35 %. C'est une performance opérationnelle réelle, oui, mais ça reste une marge extrêmement fragile au moindre choc exogène, prix kérosène, baisse de trafic, concurrence. Féliciter Air Austral, absolument. Mais restons lucides sur la solidité réelle de ce rebond avant de parler de rentabilité totale.
Sur le cargo en hausse de 15 %, ça mérite qu'on s'arrête deux secondes. Le fret aérien vers Maurice et Madagascar, c'est pas anecdotique, c'est de la vraie valeur ajoutée pour les chargeurs d'ici. Quand Air Austral performe sur ce segment, c'est toute la chaîne logistique qui respire un peu mieux. Mais que personne ne vienne nous expliquer que c'est grâce aux discours sur le tarmac, les gars du quai savent compter les palettes mieux que les politiques.