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[Édito] Lebreton s'installe, les autres trinquent

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[Édito] Lebreton s'installe, les autres trinquent

Patrick Lebreton au conseil d'administration d'ADN Tourisme, Marmailles Aventures étranglée par la préfecture, un aéroport en grève à Mayotte : trois faits distincts, un seul fil. À La Réunion comme ailleurs dans les îles, ceux qui décident ne sont jamais ceux qui paient.

Histoire de ne pas laisser de place au doute sur ce qui nous occupe ce samedi matin : votre serviteur n'a aucune animosité personnelle contre Patrick Lebreton. C'est un homme poli, bien mis, qui sait naviguer. C'est d'ailleurs là le problème. Il navigue depuis si longtemps, si bien, dans tant de structures, qu'on finit par se demander où commence l'élu et où finit le gestionnaire d'un portefeuille institutionnel bâti sur trente ans de mandat. Voilà que le président du Comité Réunionnais du Tourisme vient d'être élu au conseil d'administration d'ADN Tourisme, la fédération nationale des organismes institutionnels du tourisme, réunie à Paris jeudi dernier. Quarante membres, élus pour six ans. Six ans. On dit merci qui ?

Je vous demande de me croire : je n'ai rien contre le tourisme réunionnais. Au contraire. L'île vit en partie de ses visiteurs, ses hôteliers, ses guides, ses loueurs de voitures, ses restaurateurs. Ces gens-là méritent une représentation nationale sérieuse, quelqu'un qui monte à Paris défendre la connectivité aérienne, la compétitivité des destinations ultramarines, l'adaptation des dispositifs nationaux à des territoires insulaires. Tout cela, Lebreton l'a annoncé mot pour mot dans son communiqué. Beau programme. Sauf que Patrick Lebreton est aussi premier vice-président de la Région sous Huguette Bello, grand argentier régional depuis 2021, homme-clé du système PLR. Et dans ce système, on le sait depuis des années, les postes s'accumulent, les mandats se superposent, les réseaux se consolident. On appelle ça du pluralisme institutionnel quand on est poli. Votre serviteur appelle ça autrement.

La ceinture s'élargit, le tiroir-caisse aussi

Inutile de vous faire un dessin. Le Comité Réunionnais du Tourisme, c'est de l'argent public. ADN Tourisme, c'est un réseau national qui distribue de l'influence, des contacts, des budgets de promotion. Chaque siège pris à ce niveau-là est une position tenue, une relation entretenue, une ligne budgétaire surveillée. Lebreton sait mieux que quiconque ce que valent ces positions. Il les collectionne depuis que Bello est présidente de Région, et même avant. Le tout au nom des « enjeux propres aux territoires insulaires et ultramarins », comme dit le communiqué. Qui pourrait être contre ? Personne. C'est le génie du système : habiller la captation de postes en mission d'intérêt général. Fermez le ban.

Et pendant ce temps-là, à quelques kilomètres du bureau où se rédige ce genre de communiqué, une association réunionnaise se bat pour survivre. Marmailles Aventures, seize ans d'existence, des séjours de vacances pour enfants, a reçu le 2 avril dernier un arrêté préfectoral lui ordonnant de cesser ses activités « sans délai ». Motif invoqué : des manquements graves en matière de sécurité pour les mineurs. À l'origine de la procédure : un incident de janvier où un enfant de onze ans avait consommé de la pâte à tartiner à la noisette. De la pâte à tartiner. Le tribunal administratif a suspendu l'arrêté le 5 juin. Bien. Sauf qu'au 11 juin, l'association n'avait toujours pas reçu notification officielle de la levée de l'interdiction. Seize ans de travail avec les enfants réunionnais, une saison d'été compromise, et la machine administrative qui continue de tourner dans le vide après que le juge a tranché. C'est ça, l'État local en 2026 : Lebreton s'installe à Paris pour six ans, Marmailles Aventures attend un papier depuis dix jours.

L'entrepreneur local, ce caillou dans la chaussure

Vous me direz que les deux affaires n'ont rien à voir. Vous aurez formellement raison. Mais permettez à Tamarin Amer d'insister sur ce qu'elles ont en commun : dans un cas, le politique prend de la place, du temps et de l'argent public pour élargir son réseau national ; dans l'autre, une structure associative qui fait du concret avec des gamins réunionnais depuis seize ans se retrouve paralysée par un arrêté administratif disproportionné, puis abandonnée dans les limbes de la notification. Ce pays est formidable. On sait placer ses hommes en quarante-huit heures. On met dix jours à envoyer un courrier après une décision de justice.

C'est le quotidien de l'entrepreneur local, du patron de PME, du gérant d'association : la réglementation tombe vite, les décisions favorables arrivent lentement. Le BQP Bricolage, reconduit pour 2026 avec trente-sept produits plafonnés à 350,20 euros, c'est une bonne chose pour le consommateur, personne ne le nie. Mais ce n'est pas la réglementation qui manque à La Réunion. Ce qui manque, c'est la fluidité administrative pour ceux qui entreprennent, qui embauchent, qui prennent des risques. Quand une enseigne comme Ravate ne dispose que d'un seul point de vente dans le dispositif BQP Bricolage contre sept pour Weldom, ce n'est pas un hasard de marché : c'est le reflet d'un tissu commercial où les grandes enseignes nationales ont les ressources pour négocier avec les préfectures et les petits acteurs locaux se débrouillent. Bref, passons.

Mayotte, ou l'autre île qu'on oublie

Ce samedi matin, pendant que vous lisez cet édito, l'aéroport Marcel-Henry de Pamandzi est en grève illimitée depuis dix heures. L'intersyndicale d'EDEIS Mayotte réclame dix pour cent de hausse générale des salaires, une prime annuelle de 4 000 euros et des investissements dans les infrastructures dégradées depuis le cyclone Chido de décembre 2024. Six mois après la catastrophe, les salariés de l'aéroport travaillent encore avec des équipements abîmés, dans des installations insuffisantes. Six mois. Le cyclone Chido a tué, détruit, ravagé. Il a aussi révélé ce que tout le monde savait sans le dire : Mayotte est le territoire français le plus précaire, le moins équipé, le plus exposé, et celui dont on s'occupe le moins entre deux crises. La grève de Pamandzi n'est pas un caprice syndical. C'est la facture impayée d'années de sous-investissement dans un territoire qu'on a longtemps géré à distance, depuis Paris ou depuis Saint-Denis, au gré des priorités politiques du moment.

Et c'est là que le national rejoint le local. À Paris, on débat de la réforme des retraites, de la dette, de la compétitivité française. Gabriel Attal a promis de l'ordre et des règles. Bonne intention. Mais l'ordre et les règles supposent que l'État soit présent partout, pas seulement là où les caméras sont allumées. À Mayotte, l'État était présent pour départementaliser en 2011, pour promettre en 2024 après Chido, pour ouvrir une réunion publique sur l'extension de la centrale de Longoni cette semaine. Bien. Sauf que les salariés de l'aéroport ont la réponse de leurs employeurs, pas celle de l'État. LFI, depuis Paris, va hurler à l'exploitation et réclamer des nationalisations. Le RN va hurler à l'immigration et changer de sujet. Les deux éviteront soigneusement de se demander pourquoi un territoire français, dix-huit mois après une catastrophe naturelle majeure, n'a toujours pas ses infrastructures aéroportuaires en état de marche. Eh oui.

La semaine prochaine, on continuera

L'angle de cette rubrique restera le même : qui décide, qui profite, qui paie. La réponse ne change pas d'un samedi à l'autre. Lebreton décide et profite. Marmailles Aventures paie. Les salariés de Pamandzi paient. Les entrepreneurs réunionnais qui attendent leurs autorisations, leurs notifications, leurs marchés publics paient. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix politique, reconduit mandature après mandature, par des gens qui savent exactement ce qu'ils font.

P.S. Pas d'édito la semaine dernière : quelques pépins techniques sur le site, depuis réglés. Tout fonctionne à nouveau normalement. On en profite pour vous rappeler que l'application Entrepreneur.re est disponible sur Android et iOS, pour lire votre serviteur où que vous soyez, café à la main.

À la semaine prochaine.

Tamarin Amer

Mots clés : Édito

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