Un rapport d'information du Sénat consacré à La Réunion et Mayotte dresse un tableau préoccupant de la situation sécuritaire dans l'île. Rédigé par quatre sénateurs au nom de la commission des lois, il évoque « un risque réel de dégradation » face à la montée du narcotrafic, aux violences de bandes et aux violences intrafamiliales. Les derniers chiffres 2025 présentés par la préfecture, la justice et les services de l'État offrent pourtant une réalité plus nuancée : certaines menaces progressent, d'autres reculent.
Les rapporteurs – Muriel Jourda et Agnès Canayer (Les Républicains), Olivier Bitz (Union centriste) et Audrey Linkenheld (socialiste) – estiment que l'île bénéficie encore d'« une image d'Épinal, celle d'un territoire relativement préservé ». Mais cette image « ne saurait dissimuler l'émergence de nouvelles menaces pour la cohésion sociale et l'ordre public réunionnais », écrivent-ils.
Le narcotrafic constitue la principale alerte. Le rapport mentionne « une montée en puissance rapide du trafic de stupéfiants » et note que l'île « suscite l'intérêt des réseaux de trafiquants opérant dans l'Hexagone ». Les interpellations de mules ont bondi de 300 % entre 2021 et 2025. L'aéroport Roland Garros est devenu « une cible privilégiée pour les réseaux criminels ». Des tentatives d'acheminement par voie maritime, via la technique du rip off, ont été confirmées. Les sénateurs préviennent que « la progression massive des entrées de drogue de synthèse et de cocaïne pourrait avoir des conséquences sanitaires et sociales dramatiques ».
Ce constat rejoint les inquiétudes exprimées localement lors du bilan de la délinquance 2025 présenté en février dernier. Le préfet Patrice Latron annonçait alors une intensification de la lutte antidrogue : « Nous allons frapper fort, frapper vite et frapper juste. » Les chiffres communiqués confirmaient la pression croissante : 58 mules interpellées, près de 60 kilos de cocaïne saisis, 324 kilos de résine de cannabis interceptés, environ 1 000 colis postaux contenant des stupéfiants saisis, 168 points de deal démantelés côté gendarmerie et 6,2 millions d'euros d'avoirs criminels confisqués.
Un élément tempère cependant la tonalité du rapport. Si les infractions progressent fortement en 2025, La Réunion reste en deçà des niveaux observés ailleurs. Les faits liés à l'usage de stupéfiants atteignent 4,6 pour 1 000 habitants, soit un niveau proche de la moyenne nationale (4,5) et légèrement supérieur à celle des DROM (4,4). Pour le trafic, l'île demeure nettement sous les références extérieures : 0,6 fait pour 1 000 habitants, contre 0,9 dans les DROM et 0,8 en France. La dynamique de hausse est réelle, mais elle part d'un socle statistique inférieur à celui de territoires déjà confrontés de longue date à des réseaux plus structurés.
Sur les violences urbaines, le Sénat écrit que La Réunion, « longtemps préservée des formes les plus visibles de violences urbaines observées dans l'Hexagone », voit apparaître « de nouvelles formes de conflictualité et de violences dans l'espace public ». Les actes de violence ont progressé de 16,5 % entre 2022 et 2023, puis de 9 % entre 2023 et 2024, avant encore + 4 % sur les dix premiers mois de 2025. Les sénateurs évoquent des groupes de jeunes, « souvent mineurs », structurés autour de rivalités locales ou de « tensions à dimension communautaire ».
Les données les plus récentes présentées par l'État insistent aussi sur les effets de la riposte engagée. La préfecture revendique 1 152 opérations menées en 2025 dans six communes sensibles, un suivi individualisé de 168 personnes ciblées et une baisse de la délinquance des mineurs de 2 %. Patrice Latron résumait la doctrine retenue : « Nous avons repris les terrains dont les bandes s'estimaient propriétaires. »
Les violences intrafamiliales restent « un phénomène massif et structurel ». Le Sénat rappelle que La Réunion est le deuxième département de France le plus touché pour le taux de victimes rapporté à la population. Ces dossiers représentent « 40 % de l'activité du tribunal, et 80 % de l'activité de la permanence du parquet ». La consommation d'alcool intervient « dans près de 95 % des situations de violences intrafamiliales ». Le bilan 2025 livrait toutefois un léger reflux : les faits enregistrés sont passés de 14 635 à 14 272 en un an. La procureure Véronique Denizot évoquait, avec prudence, un possible « chiffre plafond ».
Le rapport divise aussi en interne. Certaines propositions – suspension d'allocations familiales, expulsions locatives renforcées face aux bandes – traduisent une lecture sécuritaire qui ne fait pas consensus parmi les rapporteurs eux-mêmes. Le document précise que des propositions ne sont pas soutenues par la sénatrice socialiste Audrey Linkenheld. La proposition n° 13, l'une des plus sensibles politiquement, vise à « renforcer l'arsenal administratif de lutte contre les troubles à l'ordre public résultant des violences entre bandes », via des « leviers plus directs et dissuasifs » tels que la « suspension des allocations familiales » ou le « renforcement des capacités d'expulsion locative ». Sur l'une des réponses les plus coercitives proposées pour La Réunion, le consensus n'existe pas au sein même de la mission sénatoriale.
Le rapport ne décrit pas une île devenue hors de contrôle. Il alerte sur des phénomènes en mutation, au premier rang desquels le narcotrafic, et pointe des fragilités sociales déjà connues. Mais les chiffres 2025 racontent aussi autre chose : des cambriolages en baisse, un reflux revendiqué des phénomènes de bandes, des violences intrafamiliales stabilisées, et une mobilisation importante des forces de l'ordre.


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