Le vendredi 10 avril 2026, l'Assemblée nationale a été le théâtre d'une manœuvre parlementaire pour le moins révélatrice. Le groupe macroniste Ensemble pour la République, conduit par Gabriel Attal, a fait adopter une motion de rejet préalable contre sa propre proposition de loi. L'objectif était délibéré : court-circuiter le débat, contourner les 140 amendements déposés par la gauche, et renvoyer le texte en commission mixte paritaire pour en forcer l'adoption avant le 1er mai 2026. Ce texte vise à autoriser le travail salarié le 1er mai dans plusieurs secteurs : boulangeries, pâtisseries, boucheries, fleuristes, cinémas et théâtres.
La motion a été adoptée par 120 voix contre 105. La gauche et le MoDem s'y sont opposés ; le reste de l'hémicycle, des macronistes jusqu'au Rassemblement national, l'a soutenue. Le député RN de La Réunion, Joseph Rivière, a voté dans le sens du bloc gouvernemental. Ce vote mérite une analyse sérieuse, au-delà des postures partisanes.
Le 1er mai n'est pas un jour férié comme les autres
Le 1er mai est officiellement férié et chômé depuis 1948, en vertu de l'article L.3133-4 du Code du travail. Seuls les établissements dont la nature de l'activité ne permet pas l'interruption du travail — transports, hôpitaux — sont autorisés à y déroger. C'est le seul jour de l'année à bénéficier de ce statut absolu dans notre droit social. Y toucher, même partiellement, même avec des garanties affichées, franchit un seuil juridique et politique dont les effets dépassent largement le cas des boulangers vendéens avancé comme argument.
L'ensemble des organisations syndicales — CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU, Solidaires — ont pris position d'une seule voix contre ce texte. Dans une lettre commune adressée au Premier ministre, elles rappellent qu'« il n'est pas acceptable de réformer de manière aussi abrupte un acquis de cette nature ». Une unanimité syndicale aussi nette est rare.
Le mythe du volontariat : une fiction sociologique
Les promoteurs du texte ont mis en avant une garantie : le volontariat. La proposition de loi précise que « seuls les salariés volontaires ayant donné leur accord par écrit à leur employeur peuvent travailler » et que « le refus de travailler le 1er mai ne peut faire l'objet d'une mesure discriminatoire ».
Cette garantie, du point de vue sociologique, relève de la fiction. Elle ignore la réalité des rapports de travail. Le contrat de travail repose sur un lien de subordination : le salarié dépend de son employeur pour ses horaires, la reconduction de son contrat, l'accès aux heures supplémentaires, ses perspectives d'évolution. Dans ce cadre, le « volontariat » ne peut être pleinement libre. Ce que la loi présente comme un choix individuel s'exercera, dans les faits, sous la pression implicite — parfois explicite — de la relation salariale.
La secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, l'a dit clairement : « Il n'y aura pas véritablement de choix pour le salarié car l'employeur peut dire : "Si tu ne viens pas, je ne peux pas ouvrir". » Ce scénario est particulièrement concret dans les petites structures — boulangeries, boucheries, fleuristes — où l'équipe se réduit parfois à deux ou trois personnes, et où le refus d'un seul salarié bloque l'ouverture.
L'histoire sociale offre un précédent instructif. Le travail dominical a suivi exactement ce chemin : présenté comme une exception encadrée, il s'est étendu secteur après secteur, jusqu'à devenir une norme pour des centaines de milliers de salariés. Une syndicaliste CGT l'a formulé sans détour : « Si ça marche, ça va s'étendre à tous les corps de métier. »
Quant à l'argument économique — la majoration de salaire comme bénéfice pour les travailleurs —, il appelle une réserve sérieuse. Dans les secteurs à bas salaires, soumis à forte pression patronale, certains employeurs contourneront la majoration en accordant des jours de récupération plutôt qu'une rémunération double. La réalité des pratiques dans le commerce de proximité, notamment dans les territoires ultramarins où les relations de travail sont souvent moins formalisées, laisse peu de place à l'optimisme sur ce point.
Le RN et les travailleurs : le fossé entre discours et actes
Ce vote illustre une contradiction que les électeurs réunionnais méritent de connaître. Le Rassemblement national se présente régulièrement comme le défenseur des « gens qui travaillent », des « petits » contre les « grands ». Mais quand il s'agit de voter concrètement sur les droits des travailleurs dans l'hémicycle, il choisit le camp du bloc patronal et gouvernemental.
À son élection en juillet 2024, Joseph Rivière avait déclaré : « Je voterai toujours les mesures que j'estimerai être de bon sens, y compris si elles viennent de la gauche. Si ce sont de bonnes mesures pour La Réunion, oui, Joseph Rivière les votera. » Il avait ajouté vouloir défendre les spécificités réunionnaises. Voter pour l'extension du travail le 1er mai, dans un département où le taux de chômage avoisine 20 % et où les conditions d'emploi des salariés du commerce sont particulièrement précaires, ne défend pas les travailleurs réunionnais. Cela les expose davantage.
Une vigilance collective s'impose
Ce vote appelle à une mobilisation citoyenne et syndicale résolue. Nous adressons tout notre soutien aux organisations syndicales qui ont su, unanimement et courageusement, s'opposer à cette attaque contre un acquis social fondamental. Nous serons présents à leurs côtés le 1er mai prochain, dans les rues, pour rappeler que cette journée appartient au monde du travail — et qu'elle n'est pas à vendre.
Préserver le 1er mai chômé, c'est défendre une conception du travail qui refuse de tout soumettre à la logique marchande. C'est affirmer que les salariés ont droit à des espaces hors du temps productif, collectivement garantis, que nul accord écrit arraché sous pression ne peut leur retirer dignement.
Rémy BourgogneSecrétaire de section du Parti Socialiste à Saint-Louis


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