Formations à plusieurs milliers d'euros, promesses de revenus passifs, success stories affichées sur les réseaux sociaux : le phénomène OFM IA séduit une nouvelle génération d'entrepreneurs en ligne. Derrière le storytelling, une réalité troublante : vol d'images, deepfakes, exploitation commerciale.
Formations à plusieurs milliers d'euros, promesses de revenus passifs, success stories affichées sur les réseaux sociaux : le phénomène "OFM IA" séduit une nouvelle génération d'entrepreneurs en ligne. Vol d'images, deepfakes, exploitation commerciale de l'identité de femmes à leur insu : une réalité troublante se cache derrière le storytelling.
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Sur TikTok, Instagram ou YouTube, de jeunes entrepreneurs vantent les mérites de l'OFM IA : créer des comptes de modèles virtuelles sur des plateformes de contenus pour adultes, automatiser les interactions, encaisser les revenus. Pas besoin de compétences techniques. Pas besoin de capital. Juste un ordinateur, quelques outils d'intelligence artificielle et "la bonne méthode".
Les formations se vendent entre 500 et 3 000 euros. Les témoignages affluent : "J'ai fait 10 000 € en un mois", "Liberté financière en 6 mois", "Tu peux le faire aussi". Le vocabulaire est celui de l'entrepreneuriat classique : scaling, automatisation, mindset, liberté géographique.
Qu'est-ce que l'OFM IA ?
OFM signifie "OnlyFans Management". À l'origine, il s'agit de gérer le compte d'un ou plusieurs modèles sur OnlyFans : une plateforme de contenus payants, majoritairement à caractère adulte. Le "manager" s'occupe de la communication, du marketing, de la relation client, et prend une commission sur les revenus générés. Une activité légale, pratiquée depuis plusieurs années.
OFM IA ajoute une couche technologique : l'intelligence artificielle. Plus besoin de travailler avec de vraies personnes. Il suffit de créer un modèle entièrement virtuel : visage, corps, voix : grâce à des outils de génération d'images (Stable Diffusion, Midjourney, outils de deepfake). Le "manager" crée ensuite des profils sur OnlyFans, Fanvue, Mym, Clinkt ou d'autres plateformes tierces, et monétise des contenus générés artificiellement.
Le problème commence ici.
Le deepfake comme modèle économique
Créer un modèle 100 % IA pose un premier problème : le résultat manque souvent de réalisme. Les abonnés repèrent rapidement les incohérences (mains déformées, arrière-plans bizarres, expressions faciales figées). La solution trouvée par certains "managers" ? L'OFM hybride.
Principe : Prendre les photos et vidéos de vraies femmes : influenceuses, mannequins, utilisatrices anonymes d'Instagram ou TikTok : et remplacer leur visage par un visage généré par IA. Résultat : un corps réel, un visage fictif, une identité composite.
Les femmes dont les images sont utilisées ne sont ni informées, ni rémunérées. Leurs contenus : parfois des photos de vacances, des selfies, des vidéos anodines : sont détournés, sexualisés, commercialisés. Certaines découvrent l'existence de ces faux profils par hasard, via des alertes Google ou des messages d'internautes.
Louana, influenceuse française de 23 ans, a témoigné dans Le Monde en novembre 2024 après avoir découvert qu'un entrepreneur utilisait ses photos Instagram et ses vidéos TikTok pour créer des profils de travailleuses du sexe virtuelles : "Il y a un mec qui prend mes photos Instagram et mes TikTok et qui, avec l'IA, les met sur des plateformes privées pour vendre mon image."
Elle n'est pas un cas isolé. Des centaines de femmes : anonymes comme notables : sont victimes de ce détournement.
Un business model "clé en main"
Les promoteurs de l'OFM IA ne se contentent pas de pratiquer cette activité. Ils la vendent. Littéralement.
Des entrepreneurs proposent des formations payantes où ils enseignent :
- Comment sélectionner des "cibles" (influenceuses dont les photos sont facilement exploitables)
- Quels outils utiliser pour générer des deepfakes réalistes
- Comment créer plusieurs comptes en parallèle (scaling)
- Comment automatiser les conversations avec les abonnés (bots, scripts pré-écrits)
- Comment maximiser les revenus (prix des contenus, upselling, fidélisation)
Certains formateurs vont jusqu'à suggérer à leurs élèves de solliciter leurs proches. Dans une vidéo rapportée par la RTBF, l'un d'eux déclare : "Tu peux prendre ta sœur, essaie de regarder dans tes cousines. Là on parle d'argent, là, on parle de fric en fait."
Un cadre légal pourtant explicite
En France, le cadre juridique est sans ambiguïté :
Droit à l'image (article 9 du Code civil)
Toute personne dispose d'un droit exclusif sur son image. Utiliser l'image d'une personne sans son consentement : même modifiée par IA : constitue une atteinte à la vie privée. Les sanctions civiles peuvent inclure des dommages et intérêts.
Deepfakes (loi du 24 juin 2020)
La création et la diffusion de deepfakes à caractère sexuel sans le consentement de la personne représentée est punie de deux ans d'emprisonnement et 60 000 euros d'amende (article 226-2-1 du Code pénal).
Usurpation d'identité (article 226-4-1 du Code pénal)
Se faire passer pour quelqu'un d'autre en ligne est puni d'un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende.
Escroquerie (article 313-1 du Code pénal)
Tromper des abonnés en leur faisant croire qu'ils interagissent avec une vraie personne peut constituer une escroquerie, passible de cinq ans d'emprisonnement et 375 000 euros d'amende.
En clair : l'OFM IA tel que pratiqué aujourd'hui est illégal. Multiplier les comptes ne change rien. Automatiser ne change rien. Vendre des formations sur le sujet ne protège pas non plus.
L'essor d'un business model illégal
L'effet de masse
Les plateformes hébergent des millions de comptes. Les outils de modération automatisés peinent à détecter les deepfakes sophistiqués. Tant qu'un compte génère des revenus et ne fait pas l'objet de signalements massifs, il reste en ligne.
La culture du "get rich quick"
Les réseaux sociaux amplifient les success stories, les résultats rapides, les témoignages de "liberté financière". Le storytelling entrepreneurial masque les aspects juridiques, éthiques, humains. Les jeunes entrepreneurs en quête de revenus rapides ne voient que le résultat affiché, pas les risques encourus.
La banalisation de l'IA
L'intelligence artificielle est devenue un argument marketing. "IA" = innovation = légitimité. Les outils de deepfake sont présentés comme de simples outils créatifs, au même titre que Photoshop ou Canva. La dimension juridique est éclipsée par la dimension technologique.
L'absence de jurisprudence médiatisée
Beaucoup de victimes ne découvrent jamais l'existence de ces faux profils. Celles qui découvrent hésitent à porter plainte : procédure longue, coût, exposition publique, difficulté à prouver le préjudice. Tant qu'il n'y a pas de jurisprudence médiatisée, l'impunité relative persiste.
Les victimes invisibles
Au-delà des influenceuses médiatisées, ce sont des milliers de femmes anonymes qui sont victimes. Une photo de vacances postée en 2019. Un selfie partagé sur un compte privé. Une vidéo TikTok anodine. Ces contenus, souvent oubliés par leurs auteures, deviennent la matière première d'un business qu'elles n'ont jamais autorisé.
Les conséquences peuvent être lourdes :
- Atteinte à la réputation (les faux profils utilisent parfois le vrai prénom, la vraie ville)
- Harcèlement en ligne (des abonnés tentent de retrouver la "vraie" personne)
- Préjudice professionnel (un employeur ou un client tombe sur le faux profil)
- Détresse psychologique (sentiment de violation, d'impuissance)
Certaines victimes portent plainte. D'autres abandonnent, découragées par la complexité des démarches et l'opacité des plateformes.
L'entrepreneuriat en ligne : des alternatives légitimes
Le problème n'est pas l'entrepreneuriat en ligne. Le problème n'est pas l'automatisation. Le problème n'est pas l'intelligence artificielle.
Le problème, c'est un modèle économique qui repose sur l'exploitation d'autrui, le contournement du droit, et la monétisation de l'identité de personnes qui n'ont rien demandé.
Créer un business en ligne légitime, c'est possible. Quelques pistes pour les jeunes entrepreneurs :
E-commerce classique
Vendre des produits physiques ou numériques via Shopify, WooCommerce, Etsy. À La Réunion, des niches locales existent : artisanat péi, produits bio, services aux entreprises.
Création de contenu monétisé
YouTube, TikTok, blogs, podcasts : créer du contenu original, bâtir une audience, monétiser via la pub, les partenariats, les produits dérivés. Ça prend du temps, mais c'est légal, durable, et valorisant.
Freelance et services en ligne
Rédaction, design, développement web, consulting, coaching. Des plateformes comme Malt, Upwork, Fiverr permettent de démarrer avec peu de moyens. La concurrence est forte, mais la valeur créée est réelle.
SaaS et produits digitaux
Créer un logiciel, une application, un outil en ligne qui résout un problème concret. Modèle par abonnement, scalable, avec une vraie proposition de valeur.
Affiliation et marketing digital
Promouvoir les produits d'autres entreprises et toucher des commissions. Transparence obligatoire, mais modèle éprouvé et légal si bien exécuté.
Aucune de ces options ne promet la richesse en un mois. Aucune ne dispense de travailler. Mais toutes respectent le droit, l'éthique, et la dignité des personnes.
L'OFM IA n'est pas de l'entrepreneuriat. C'est un modèle économique fondé sur le vol d'identité, la création de deepfakes et l'exploitation commerciale non consentie de l'image de femmes qui n'ont rien demandé. En droit français, les infractions sont caractérisées : atteinte au droit à l'image, usurpation d'identité, escroquerie. Les sanctions vont jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 375 000 euros d'amende.
Les victimes, elles, sont bien réelles. Influenceuses ou anonymes, elles découvrent parfois par hasard que leurs photos alimentent des profils à caractère sexuel, avec des conséquences psychologiques, sociales et professionnelles concrètes. Quant aux formations qui enseignent ces pratiques, elles ne font que banaliser l'exploitation et pousser une génération de jeunes entrepreneurs vers l'illégalité.
L'entrepreneuriat en ligne n'a pourtant pas besoin de ça pour fonctionner. E-commerce, freelance, création de contenu, SaaS, affiliation : les alternatives légitimes existent. Elles demandent du travail et du temps, mais elles respectent le droit, l'éthique et la dignité des personnes. Avant de se lancer, une seule question suffit : mon modèle repose-t-il sur l'exploitation d'autrui ? Si la réponse est oui, ce n'est pas un business. C'est une impasse.


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