La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) a adressé, le 5 juin 2026, des courriers recommandés à plusieurs conseillers régionaux de la majorité d'Huguette Bello qui s'étaient également portés candidats aux élections municipales de mars 2026. L'autorité y fait part de ses interrogations sur la campagne de communication conduite par la Région Réunion autour de son bilan de mi-mandat 2021-2025, et évoque des sanctions pouvant aller jusqu'à l'inéligibilité.
Au cœur du dossier : un magazine régional tiré à 382 330 exemplaires, dont les seuls frais d'impression atteignaient 2,25 millions d'euros, un chiffre révélé lors d'un contentieux administratif en novembre dernier. La CNCCFP relève que cette publication s'est accompagnée d'affiches posées sur les bus Car Jaune bien après le début de la période de réserve électorale, fixée au 1er septembre 2025, ainsi que d'insertions dans la presse. Elle estime que cette communication « pourrait présenter un caractère électoral » et « constituer un concours en nature interdit de personne morale » au sens de l'article L.52-8 du Code électoral, tout en constituant une « publicité irrégulière » au regard de l'article L.52-1 du même code.
La Commission demande aux candidats concernés de préciser les conditions de conception de la campagne, de justifier le choix de la date de publication, d'indiquer les supports utilisés et de fournir le détail des coûts. Elle précise que, selon les éléments recueillis, elle pourrait prononcer le rejet du compte de campagne ou réduire le montant du remboursement forfaitaire accordé.
L'enjeu est particulièrement lourd pour Emmanuel Séraphin, élu maire de Saint-Paul, et pour Huguette Bello, qui figurait en deuxième position sur sa liste. Le plafond des dépenses de campagne à Saint-Paul était fixé à 170 791 euros pour les deux tours. Si le juge réintégrait, même partiellement, le coût du magazine dans les comptes de campagne, ce plafond serait rapidement dépassé. La loi prévoit, en cas de manquement d'une particulière gravité ou de volonté de fraude, une inéligibilité maximale de trois ans. Sur le fondement de l'article L.52-8, les sanctions montent à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende, avec possibilité d'annulation de l'élection quel que soit l'écart de voix.
Le courrier de la CNCCFP ne se limite pas aux deux têtes d'affiche. Il a été envoyé à l'ensemble des candidats issus de la majorité régionale ou soutenus par elle, élus ou battus, dont plusieurs apparaissaient dans le magazine. Parmi les noms cités par la source : Joé Bédier, Céline Citouze, Patrice Selly, Laïla Nassibou, Alexis Chaussalet, Jean-Hugues Ratenon, Frédéric Maillot et Karine Nabénésa. Des recours en contestation des résultats avaient déjà été déposés par Cyrille Melchior à Saint-Paul, Laurent Virapoullé à Saint-André, Patrice Thien-Ah-Koon au Tampon et Richard Nirlo à Sainte-Marie, qui avaient soulevé ces mêmes arguments.
La jurisprudence en la matière est sévère. Le 12 avril 2013, le Conseil constitutionnel avait déclaré Éric Fruteau inéligible pendant un an pour avoir publié, dans le cadre d'une campagne législative, un numéro hors-série du bulletin municipal de Saint-André consacré à son bilan de maire. Le Conseil avait alors retenu non pas le dépassement du plafond de dépenses, mais l'avantage consenti par une personne morale et le fait que l'élu ne pouvait pas ignorer qu'il violait cette interdiction.


10 commentaires
@JeanFrak, ta remarque sur la jurisprudence Fruteau me touche. Il y a un mot pour ça chez Hannah Arendt, la « banalité » de certaines décisions prises non pas dans la malveillance mais dans l'inattention au droit. Un magazine tiré à près de 400 000 exemplaires, c'est une logique éditoriale qui aurait mérité qu'on s'interroge sur le moment où la communication institutionnelle devient campagne. Dans nos rayons on a un vieil adage : quand un livre est imprimé, il appartient à ses lecteurs, et ses conséquences aussi.
Nous à Salazie on a reçu ce magazine aussi, dans les boîtes aux lettres jusqu'aux Fleurs Jaunes. Je sais pas comment ils ont réussi à faire monter tout ça dans le cirque, mais l'argent pour imprimer 382 000 exemplaires, ça fait rêver quand on demande depuis deux ans une aide pour refaire les canaux d'irrigation après les pluies de janvier. Les chouchous cette saison ont souffert, les familles des hauts aussi.
Moi j'ai reçu ce magazine dans ma boîte aux lettres quelques semaines avant les municipales, et j'avoue que sur le moment j'avais trouvé ça un peu étrange. En plein moment où je cherchais à renégocier mon loyer et où les clients se faisaient rares, voir autant de papier glacé distribué à toute l'île, ça pose des questions sur où va vraiment l'argent public.
Ce qui m'interpelle sur le plan financier, c'est la mécanique du remboursement forfaitaire. Si la CNCCFP réintègre une fraction du coût de ce magazine dans les comptes de campagne, le dépassement de plafond devient quasi mécanique vu les chiffres en jeu. On parle d'un plafond de 170 000 euros à Saint-Paul et d'un support dont les seuls frais d'impression dépassent deux millions. La vraie question n'est pas de savoir si les candidats ont voulu contourner les règles, mais de se demander si le dispositif de contrôle interne au niveau de la Région permettait seulement d'anticiper ce risque juridique. Dans les structures que j'accompagne, ce type de dépense aurait déclenché une alerte bien en amont.
Je guide des groupes dans Mafate depuis dix ans, et on me demande souvent si la Région soutient vraiment l'écotourisme. Franchement, quand je vois 2,25 millions partis dans l'impression d'un magazine, je me dis que cet argent aurait pu financer des sentiers, des refuges, une vraie politique de valorisation du patrimoine naturel. C'est pas la politique qui m'intéresse, mais l'usage des fonds publics, ça touche directement ce qu'on peut ou pas construire pour le péi.
Ce genre de situation me rappelle l'importance de construire sa réputation sur quelque chose de solide, pas sur des opérations de communication dont on ne maîtrise pas toutes les conséquences. Que ce soit pour une petite marque ou une institution, la confiance se perd beaucoup plus vite qu'elle ne se construit.
L'article cite beaucoup de sources anonymes sur les noms des personnes concernées. Est-ce que les courriers de la CNCCFP ont été officiellement confirmés ou on est encore sur du déclaratif ? Parce que la liste des élus nommés, ça engage quand même leur réputation avant toute décision.
Ce qui est fascinant, c'est que la jurisprudence Fruteau date de 2013. Treize ans plus tard, des élus reproduisent exactement le même schéma, bulletin de bilan + période de réserve + supports visibles sur l'espace public. En urbanisme, quand on ignore un retour d'expérience documenté, on appelle ça une faute de conception. Là c'est pareil, sauf que les conséquences sont juridiques et pas esthétiques.
382 000 exemplaires d'un magazine et 2 millions d'euros d'impression, pendant ce temps on galère à financer nos formations au Tampon. Lé pa fasil de comprendre ces priorités.
2,25 millions d'euros juste pour imprimer un magazine, c'est le prix d'un bon affrètement container entre Le Port et Mumbai. On voit des grosses sommes passer dans notre secteur mais là franchement, ça laisse sans voix. Et maintenant la CNCCFP qui débarque, c'est le genre de tempête qu'on voit venir de loin sur le radar et qu'on fait semblant de pas voir.