Le Sénat a définitivement adopté ce mardi, à l'unanimité et avec 342 voix pour, la proposition de loi portée par la députée réunionnaise Karine Lebon visant à réparer la transplantation de mineurs réunionnais vers l'Hexagone entre 1962 et 1984. Le texte, voté sans amendement, avait déjà été adopté à l'unanimité par l'Assemblée nationale le 28 janvier.
Entre 1962 et 1984, 2 015 enfants réunionnais ont été envoyés dans des départements métropolitains dans le cadre d'une politique publique destinée, entre autres, à repeupler des territoires frappés par l'exode rural. Arrachés à leurs familles, à leur langue et à leur culture, ils n'ont pas tous connu le même sort : certains ont été accueillis dans des familles bienveillantes, d'autres ont subi violences, exploitation ou abandon. En 2014, l'Assemblée nationale avait reconnu la responsabilité morale de l'État — sans que cette reconnaissance débouche sur une réparation inscrite dans la loi.
Le texte adopté mardi comporte d'abord un volet mémoriel. Il crée une commission de reconnaissance des ex-mineurs réunionnais transplantés, chargée de suivre les recommandations des travaux historiques et de faire le lien entre les associations, les collectivités et l'État. La loi instaure une journée nationale d'hommage fixée au 18 février, date retenue en référence à la résolution de 2014. Elle prévoit aussi la création de Maisons de l'accueil et de la protection de l'enfance, dont au moins une dans la Creuse, conçues comme des lieux de mémoire, de ressources et de transmission.
Sur le plan financier, la loi inscrit pour la première fois le principe d'une allocation spécifique valant réparation, destinée aux anciens mineurs transplantés ou à leurs descendants lorsqu'ils sont décédés. Le montant et les modalités précises ne figurent pas dans le texte : ils seront fixés ultérieurement par décret, après concertation avec la future commission.
Lors des débats à l'Assemblée nationale en janvier, Karine Lebon avait dit les limites de la démarche sans détour : « Quand une enfance est détruite, la société a le devoir de la réparer », avant d'ajouter : « Nous n'avons pas le pouvoir de rendre une enfance. » Elle avait aussi reconnu que « cette réparation ne suffira jamais à combler les souffrances » et que « quel que soit son montant, elle sera toujours inférieure à ce que représente une enfance détruite ».
Marie-Germaine Valérie Périgogne, présidente de la Fédération des Enfants Déracinés des DROM, avait confié après le vote de l'Assemblée : « Nous sommes sortis honorés de l'Assemblée. » Tout en rappelant que « l'argent ne guérira jamais les blessures », elle avait attiré l'attention sur la situation de certains survivants, aujourd'hui âgés et fragilisés : « Il y a encore aujourd'hui des enfants déracinés qui vivent dans une grande précarité, certains ne savent pratiquement ni lire ni écrire. » Elle plaidait pour un lieu vivant de mémoire dans la Creuse et une passerelle mémorielle à La Réunion. Plusieurs dizaines d'ex-mineurs étaient présents ce mardi au Sénat pour le vote final.
Le texte doit désormais être publié au Journal officiel. Suivra la rédaction des décrets d'application par le ministère des Outre-mer, puis la mise en place de la commission. Les critères d'attribution de l'allocation et son montant restent à fixer — c'est le point que les survivants et leurs familles attendent le plus.


7 commentaires
J'ai eu un monsieur dans le taxi hier soir, il venait de Bras-Panon, il m'a dit que son voisin avait été envoyé dans la Creuse gamin et qu'il est revenu vieux, cassé, il reconnaissait plus personne ici. Le gars m'a dit 'Jean-Claude, l'argent ça change rien à ce qu'il a vécu'. Je comprends ça, mais je lui ai dit aussi que zéro c'était pire que quelque chose, au moins là l'État dit qu'il avait tort. Ce qui va maintenant c'est que les décrets sortent vite, parce que ceux qui attendent sont plus tout jeunes.
Moin lé du Tampon toute ma vie et j'ai connu des familles qui vivaient avec ce silence, un enfant parti et jamais vraiment revenu. On savait pas trop kosa dire à ces mamans-là, on baissait la tête. Que la loi soit passée avec toutes les voix pour, ça fait du bien au coeur, vraiment. Mais comme le dit cette dame de la fédération, l'argent répare pas une enfance, et moi je rajouterais que ça répare pas non plus le corps d'un vieux qui a trop souffert dans sa jeunesse. J'espère que les décrets vont pas traîner des années, ces anciens ont besoin de voir quelque chose de concret avant qu'il soit trop tard.
Quand je guide des randonneurs dans Mafate, souvent je parle de ce que ce cirque a vécu, les familles isolées, les histoires qu'on enterre avec les anciens. Des fois on traverse un ilet et quelqu'un me demande pourquoi certaines maisons sont abandonnées depuis des décennies. Il y a des histoires de séparations que même les gens d'ici ne connaissent pas entièrement. Cette loi, pour moi, c'est un peu comme retrouver une trace sur un sentier qu'on croyait effacé.
Je lis ça et je pense à tous ces enfants arrachés à leurs terres, à leurs plantes, à leurs odeurs d'ici. Quand on coupe quelqu'un de ses racines à cet âge-là, c'est comme une bouture jetée sur du béton. L'allocation c'est une reconnaissance, mais j'attends de voir ce que seront les Maisons de l'accueil concrètement, parce qu'un lieu de mémoire vivant ça se construit avec les survivants, pas juste avec des architectes et des élus.
Une cliente m'a parlé de ça ce matin en plein brushing, sa grand-mère avait un frère envoyé dans la Creuse dans les années 70. Elle savait même pas qu'une loi passait. Lé bon que ça avance enfin.
2015 enfants arrachés au péi, c'est pas un détail de l'histoire. Je connaissais des familles au Port qui avaient perdu un enfant comme ça, on en parlait peu, c'était tabou. Que la loi arrive maintenant c'est bien, mais les anciens qui vivent encore dans la précarité là-bas, eux ils ont plus le temps d'attendre que les décrets sortent.
Le vote à l'unanimité des deux chambres, c'est quand même un signal fort. Ce qui me touche surtout c'est que des survivants étaient présents au Sénat hier, après des décennies d'attente. L'étape suivante ce sont les décrets, et là on sait tous que c'est souvent là que les belles lois s'enlisent. J'espère que Karine Lebon continuera à pousser fort pour que ça n'attende pas des années.