Tout est parti d'une polémique visant Marie Lanfroy, chanteuse du groupe Saodaj, accusée sur les réseaux sociaux d'interpréter du maloya alors qu'elle est perçue comme « zorey ». En quelques semaines, le débat a largement dépassé la question de l'appropriation culturelle pour toucher à quelque chose de plus profond : la circulation du pouvoir à La Réunion. L'expression « privilège zorèy » s'est retrouvée dans les tribunes, les émissions de radio, les discussions familiales.
Une première tribune prend la défense de la chanteuse, rappelant que le maloya s'est historiquement construit dans le partage et la créolisation. Mais le débat ne s'arrête pas là.
Quelques jours plus tard, plus de 150 universitaires, artistes, enseignants, chefs d'entreprise, syndicalistes et militants publient un second texte. Le cas Lanfroy y est presque absent. Les signataires appellent à « reconnaître des déséquilibres historiques encore présents dans l'accès à la parole, aux responsabilités, aux ressources et à la visibilité », et affirment que nommer le « privilège zorèy » ne revient pas à désigner des coupables, mais à rendre visibles des mécanismes hérités de la colonisation.
Le vocabulaire mobilisé renvoie aux travaux du sociologue Pierre Bourdieu sur les différentes formes de capital. Gaël Velleyen résume ainsi la notion : « Le privilège zorey, c'est pas dire que tous les zorey ont de l'argent. C'est de dire qu'à une situation égale, le zorey il passe. » La tribune cite également la « colonialité du pouvoir », concept du sociologue péruvien Aníbal Quijano, selon lequel la fin de la colonisation n'efface pas automatiquement les hiérarchies qu'elle a produites.
Deux logiques s'affrontent sans vraiment se rejoindre. La première, héritée du philosophe martiniquais Édouard Glissant, voit dans la créolisation une dynamique permanente de rencontre entre les cultures. La seconde, plus proche de Frantz Fanon et des théories décoloniales, rappelle que les échanges culturels s'inscrivent dans des rapports de domination et que la question du pouvoir précède celle du vivre-ensemble. L'une demande comment vivre ensemble. L'autre demande qui en fixe les règles.
Un malentendu alimente les tensions : dans le vocabulaire des sciences sociales, un « privilège » désigne un avantage statistique souvent invisible pour celui qui en bénéficie, non une faute morale. Dans le débat public, le mot est fréquemment reçu comme un reproche personnel. Les deux définitions coexistent sans se croiser.
La départementalisation fête ses 80 ans cette année. Dans ce contexte, le « privilège zorèy » introduit une narration supplémentaire sur l'histoire de l'île, distincte à la fois de la promesse d'égalité républicaine et du récit de la créolisation. Que cette hypothèse soit confirmée ou nuancée par les chercheurs et les statistiques, le débat qu'elle a ouvert interroge les récits sur lesquels La Réunion s'est construite.


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