Un ex-ministre comorien condamné pour avoir pillé la CAF et la CGSS pendant neuf ans. La dotation apprentissage divisée par huit. La Région perquisitionnée sur des emplois familiaux présumés. Et Manon Aubry qui lance la campagne Mélenchon depuis le territoire, sans un mot sur aucun de ces dossiers. Un nouvel édito chaque semaine sur entrepreneur.re.
Accordez-moi quelques minutes ce matin. Pas pour commenter l'actualité, pour la nommer. Et pour dire tout haut ce que beaucoup ruminent tout bas, quelque part entre Saint-Denis et Saint-Pierre, le bulletin de charges dans une main et la facture du CFA dans l'autre.
339 052 euros, neuf ans, et un procès sans les accusés
Dhoihir Dhoulkamal, ancien ministre des Affaires étrangères de l'Union des Comores, et son épouse Jeanine Chakir viennent d'être condamnés par défaut par le tribunal judiciaire de Saint-Denis : deux ans de prison ferme pour lui, un an ferme et cinq ans d'interdiction du territoire pour elle. Le motif, 339 052 euros de prestations sociales escroquées à la CAF et à la CGSS de La Réunion entre 2011 et 2020. Aucun des deux n'a jugé utile de se présenter à l'audience.
Le montage était d'une simplicité désarmante. Madame s'installe à La Réunion dès 2006 avec les enfants, se déclare parent isolé sans ressources. Le couple se présente sans revenus. Les droits s'ouvrent : RMI, RSA, allocations diverses. Pendant ce temps, Monsieur occupe des fonctions ministérielles à Moroni. On dit merci qui ? Aux cotisants réunionnais, aux artisans, aux commerçants, aux chefs d'entreprise qui paient rubis sur l'ongle chaque trimestre sans broncher.
Ce qui me frappe, ce n'est pas le culot. C'est la durée. Neuf ans. Neuf années pendant lesquelles les caisses ont versé sans que rien ne bloque, alors qu'un entrepreneur qui oublie une heure supplémentaire reçoit son redressement URSSAF dans la semaine. La leçon est là, sous le nez de tout le monde.
L'apprentissage étranglé : de 4 millions à 500 000 euros
La dotation nationale pour l'apprentissage à La Réunion est divisée par huit en deux ans : 4 millions d'euros en 2024, 2 millions en 2026, et 500 000 euros annoncés pour 2027. La décision est tombée le 28 mai : Paris rabote l'enveloppe nationale de l'apprentissage de 134 à 33 millions d'euros, une division par quatre pour l'ensemble des régions. La Réunion, elle, encaisse une division par huit. Pour une fois, quand la Région proteste, on la comprend.
Et le plus beau, c'est le calendrier. Au moment précis où l'État sabre les crédits, il signe ce vendredi, avec la Région, les chambres consulaires et les acteurs de la formation, une charte de « coopération stratégique pour l'apprentissage ». Une charte pour renforcer la filière d'une main, un robinet qu'on ferme de l'autre. « La contradiction est flagrante entre la volonté affichée et les moyens mobilisés », dénonce la collectivité, qui rappelle qu'après la coupe dans les contrats aidés PEC, c'est « un nouveau coup porté à l'emploi et à la formation » et que la mesure « se traduira inéluctablement par une hausse des chiffres du chômage ». La Région demande à Paris de « revoir sa copie ». On veut bien parier qu'elle attendra longtemps.
Soyons justes : tout n'est pas blanc dans cette filière, et la charte signée vendredi durcit d'ailleurs les contrôles. Pour cause. Depuis 2025, les services de l'État ont enregistré 71 signalements d'apprentis, mené 31 contrôles, et l'inspection du travail est intervenue 54 fois. Au menu des dérives : fraudes aux aides publiques, formations au rabais, apprentis sans suivi médical ni véritable encadrement, et parfois des signalements au parquet. Une cellule placée sous l'autorité du préfet est même créée pour traquer ces abus. Autrement dit, l'État sait parfaitement serrer la vis quand de l'argent public part en fumée. Il sait le faire sur les marchands de formation, comme il aurait pu le faire sur les 339 000 euros de la CAF. Ce qu'il ne sait plus faire, en revanche, c'est financer ceux qui jouent le jeu. On surveillera mieux, on paiera huit fois moins.
Faites le calcul à froid. La Région recense aujourd'hui 139 centres de formation d'apprentis, sur les 1 627 organismes de formation que compte l'île, du CFA de l'artisanat à l'institut de la beauté, de l'école des préparateurs en pharmacie aux centres du BTP. Cent trente-neuf structures qui forment des jeunes Réunionnais à un métier réel. Et un robinet qui passe de 4 millions à un demi-million. Voilà ce qu'on appelle, dans le langage feutré des budgets, un « ajustement ».
Qu'on se comprenne bien sur ce que ce demi-million sacrifie. À La Réunion, le chômage des jeunes reste l'un des plus élevés de France, et pour des milliers de gamins sortis du système sans diplôme, l'apprentissage n'est pas une option parmi d'autres : c'est souvent la seule porte encore ouverte vers un métier, une paie, une fierté. Pire, l'autre porte se referme aussi. L'intelligence artificielle s'installe dans les PME et automatise la saisie, le standard, le premier niveau de support, exactement les petites tâches par lesquelles un débutant mettait hier un pied dans l'entreprise. Ce premier barreau de l'échelle, la machine est en train de le scier. Reste quoi, alors, face à un algorithme qui ne dort pas et ne réclame pas de salaire ? Un vrai métier, un savoir-faire qui se tient dans les mains, sur un chantier, derrière un fourneau, là où l'IA ne met pas les pieds. Autrement dit, l'apprentissage. Et qui le transmet ? Pas l'État, qui referme l'enveloppe. Les chefs d'entreprise : le boulanger levé à trois heures qui forme son apprenti entre deux fournées, le garagiste, l'électricienne, le restaurateur qui prennent un jeune sous leur aile, le paient, le supportent les jours sans, sur leur propre temps et leur propre argent. Ce sont eux, les vrais centres de formation de ce territoire. C'est l'année précise où il faudrait les couvrir d'or que l'État choisit de leur donner huit fois moins.
Cette coupe tombe au pire endroit. L'apprentissage est l'une des rares voies qui marche vraiment ici. Pas par idéologie, par arithmétique : un apprenti en boulangerie, en plomberie, en informatique, c'est un futur salarié ou un futur patron. Quelqu'un qui cotisera. Qui ne sera pas au RSA dans dix ans. Qui ne pillera pas la CAF, accessoirement. On étrangle précisément ce qui fabrique des contribuables, et on le fait sans qu'une voix s'élève à la hauteur de l'enjeu. Les CFA vont bricoler avec des miettes pendant que Paris referme l'enveloppe, et les artisans, les PME qui accueillent ces jeunes sur leurs propres deniers se retrouveront avec des partenaires institutionnels à sec. Les 339 000 euros de Monsieur l'ex-ministre, eux, ont bien été trouvés pendant neuf ans.
Manon Aubry : l'indignation à géométrie variable
Voilà quelques jours, Manon Aubry débarquait à La Réunion pour lancer la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Meeting à Saint-André, visite d'exploitation à Sainte-Suzanne, matinale à Réunion la 1ère. Le programme habituel, bien rodé. Pouvoir d'achat, pauvreté deux fois supérieure à l'Hexagone, défi climatique. « La Réunion, phase avancée du progrès humain », a-t-elle lancé. Si l'Hexagone avait voté comme ici en 2022, Mélenchon serait président et « l'air serait plus doux ».
L'air, peut-être. Les comptes, c'est moins sûr. Car l'homme dont elle porte la campagne est précisément celui qu'un rapport de l'Office européen de lutte antifraude soupçonne d'avoir coûté plus de 500 000 euros au Parlement européen, des assistants payés par l'Europe et employés, selon l'OLAF, pour le parti. En toute rigueur, l'instruction française a été close en mai 2025 sans mise en examen, et nul n'est coupable tant qu'un tribunal ne l'a pas dit. On le précise volontiers. On note simplement que la championne autoproclamée de l'argent public propre fait campagne pour un homme épinglé par l'office antifraude de l'Union, sur un montant qui ressemble, à l'euro près, à ce qu'il restera pour former les apprentis réunionnais l'an prochain.
On aurait aimé, tant qu'à passer trois jours sur le territoire, qu'un micro lui tende la perche sur les 339 000 euros siphonnés à la CAF locale. Ou sur l'autre dossier qui agite la pyramide inversée : le 10 décembre 2024, la brigade financière a perquisitionné les locaux de la Région Réunion, dans une information judiciaire ouverte pour des emplois familiaux présumés, doublée depuis d'un soupçon de prise illégale d'intérêts. Vingt-huit agents évincés en 2023, des recrutements jugés « manifestement illégaux » par le tribunal administratif : il y avait là de quoi nourrir une question ou deux. En a-t-elle réclamé des nouvelles ? A-t-elle seulement un avis sur ces embauches qui sentent le clan ? On l'ignore.
Un mot, un seul, pour les cotisants d'ici, aurait suffi. Silence radio. Militante de formation, Oxfam, Sciences Po, famille engagée à gauche, elle avait pourtant été sanctionnée en 2019 par le Parlement européen pour avoir laissé Extinction Rébellion occuper l'institution. « Le PE bâillonne les députées activistes », avait-elle rétorqué à l'époque. Critique acérée des institutions quand elles la gênent, muette quand elles déraillent à quelques kilomètres de son meeting. L'indignation, chez certains, a un GPS.
Ce n'est pas un procès en sorcellerie. C'est un constat : la politique spectacle choisit ses colères en fonction des électeurs mobilisables et des angles qui passent bien à l'écran. Le reste, le pillage silencieux des caisses, l'apprentissage rationné, les recrutements qui sentent le clan, tout cela reste soigneusement hors champ. C'est ce hors-champ que cet édito occupe.
En off : l'après-Bello se prépare déjà
Un dernier mot, à voix basse. Dans certaines collectivités de l'île, il se murmure ces temps-ci des choses que personne n'assume encore tout haut. Des bruits de couloir, de ceux qui finissent presque toujours par dire quelque chose du réel. L'un d'eux tourne autour de l'après-Bello, et il enfle. Combien de temps encore à la tête de la Région ? Et surtout, qui pour prendre la suite ? Un nom revient, insistant, toujours le même. Celui d'un enfant prodige de la politique locale, un jeune homme dont on raconte qu'il a déjà, en coulisses, fait basculer plus d'un équilibre. On ne le citera pas aujourd'hui : une rumeur qu'on lâche trop tôt est une rumeur qu'on brûle. Le bruit court pourtant qu'il pourrait s'installer à la présidence plus vite qu'on ne l'imagine, dans les toutes prochaines années. Rien d'officiel, évidemment. Mais les successions, ici, se préparent rarement à la lumière. Ce nom, on vous le donnera. Bientôt. À suivre, de très près.
Et puis il faut voir comment tourne le théâtre politique local. Quand un jeune espoir du camp d'en face quitte la scène, pour une raison ou pour une autre, l'horizon de quelques-uns se dégage opportunément. On n'accuse personne d'y être pour quoi que ce soit. On suppose seulement, sans grand risque de se tromper, que l'éloignement d'un talent adverse n'a jamais désolé que ses adversaires. Et dans ce jeu de chaises musicales, la Région n'est pas la dernière à savoir compter.
Ce que cet édito va faire
Alors voilà le contrat de cette colonne. Chaque semaine : nommer, chiffrer, relier. Mettre côte à côte les 339 000 euros qu'on a su retrouver pendant neuf ans et les 500 000 qu'on ne trouve plus pour former la jeunesse. Suivre l'argent public dans les couloirs de la CAF, de la Région et des mairies, jusqu'à ce qu'il serve vraiment ou qu'il se volatilise. Et le raconter sans détour à celles et ceux qui entreprennent, embauchent, forment et règlent leurs charges chaque trimestre sans rechigner, parce que ce sont eux qui financent l'ensemble, et qu'ils ont le droit de savoir où passe leur argent. Chaque semaine, ici même, sur entrepreneur.re.
Tamarin Amer


11 commentaires
139 CFA sur l'île, des milliers de jeunes derrière, et on rabote le financement par huit. On parle de gamins sortis sans diplôme pour qui c'est souvent la dernière porte ouverte. Couper là-dedans pour économiser des clopinettes alors qu'on laisse filer des centaines de milliers d'euros à la CAF, c'est une question de priorités, et elles sont mauvaises.
Ce qui me sidère c'est le deux poids deux mesures. Un couple qui se déclare sans ressources pendant que monsieur est ministre, et ça passe presque dix ans. Pendant ce temps un commerçant qui oublie une heure sup se fait redresser dans la semaine. Comment voulez-vous que les gens gardent confiance dans le système.
Le passage sur l'IA qui scie le premier barreau de l'échelle, c'est tellement vrai. Dans ma boîte la saisie et le standard c'est déjà à moitié automatisé. Le seul truc qu'une machine ne fera jamais, c'est la plomberie ou la soudure. Donc oui, l'apprentissage c'est l'avenir, et c'est précisément ça qu'on étrangle.
500 000 euros pour toute l'île en 2027, c'est juste pas sérieux quand on voit le chômage des jeunes ici. On préfère payer le RSA dans dix ans plutôt que de financer un métier aujourd'hui. C'est exactement l'inverse du bon sens.
Diviser la dotation apprentissage par huit pendant qu'on signe une belle charte le même jour, faut oser. Sur mes chantiers je forme deux apprentis en ce moment, c'est moi qui les paie et qui les supporte les jours sans. Si demain le CFA réduit les places faute de budget, je trouve où mes futurs ouvriers qualifiés ? On scie la branche.
Moi ce qui me reste en travers, c'est les neuf ans. Neuf ans sans qu'un seul contrôle ne tilte, alors que nous les artisans on reçoit une relance dès qu'un acompte URSSAF a deux jours de retard. La machine sait très bien aller vite quand c'est nous. Quand c'est 339 000 euros qui partent, là d'un coup plus personne n'est responsable.
La porte de l'apprentissage qui se referme, lé pa bon pour les jeunes du Tampon. Dans mon secteur on prend des apprentis depuis des années, c'est comme ça qu'on transmet le métier, la coopérative a formé des bons éléments par ce canal. Si les CFA ferment ou réduisent les promotions faute de financement, dans dix ans on cherchera des gens qualifiés et y'en aura plus.
L'article parle de 139 CFA sur l'île. Ce chiffre m'a arrêté. On construit des centres de formation, on signe des chartes, on pose des premières pierres avec les élus, et dans le même temps on coupe le financement par huit. C'est exactement la même logique qu'on voit en urbanisme : on inaugure le bâtiment, on oublie le fonctionnement. L'équipement sans les moyens récurrents, c'est du décor.
339 052 euros sur neuf ans, ça fait environ 37 600 euros par an en moyenne, soit plus de 3 100 euros par mois de prestations cumulées. Pour donner un repère, un RSA socle pour une famille avec enfants ne monte pas à ce niveau sans cumul de plusieurs dispositifs. Ça soulève des questions sur le contrôle des bases déclaratives à la CAF, notamment les revenus du foyer. Un seul appel de vérification auprès des administrations comoriennes aurait suffi.
Neuf ans à toucher des allocs pendant que son mari était ministre, et moi je cours après mes clients qui règlent en trois fois parce que le mois est long. Le pire c'est que je paie mes cotisations rubis sur l'ongle comme vous dites, chaque trimestre sans faute, sinon c'est la mise en demeure dans la semaine. Deux poids deux mesures, et personne ne s'indigne vraiment.
J'ai connu le temps où la CAF et la CGSS représentaient quelque chose de solide pour les familles du péi. Voir ces caisses-là pillées pendant neuf ans, ça fait un drôle d'effet. On a construit tout ça à coup de cotisations, génération après génération, et personne n'a tiré le signal d'alarme.