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Portrait politique - Didier Robert : l'ambition et ses zones d'ombre

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Portrait politique - Didier Robert : l'ambition et ses zones d'ombre

Didier Robert, président de la Région Réunion de 2010 à 2021, dont le mandat a été marqué par le chantier de la Nouvelle Route du Littoral et par l’enquête judiciaire ouverte en 2015


Comment un maire du Tampon est devenu le président de Région le plus associé aux grands chantiers de La Réunion, avant que la justice ne s'intéresse à ses mandats

Didier Robert a dirigé La Réunion pendant onze ans. Et pendant onze ans, une question n'a jamais cessé de planer : comment s'attribuent les marchés des grands chantiers ?

Quand le Parquet National Financier débarque le 8 octobre 2015 — une douzaine de perquisitions simultanées, son domicile, les bureaux de la Région, les sièges de Colas, Vinci, Bouygues, GTOI — l'ampleur de l'opération est inédite à La Réunion. Un journal local écrira que « la justice a sorti l'artillerie lourde » (Journal de l'Île de la Réunion, 9 octobre 2015). On ne parle pas d'un fait divers, on parle du président de la Région Réunion.

Favoritisme, prise illégale d'intérêts, financement politique illicite. Tels sont les chefs d'enquête visés par l'information judiciaire. L'objet des investigations : la Nouvelle Route du Littoral, le chantier le plus pharaonique de l'histoire de l'île. Plusieurs milliards d'euros. Et des interrogations sur la régularité de l'attribution des marchés.

Didier Robert n'a jamais démissionné. Il n'a jamais été mis en examen ni condamné. Mais il a perdu le pouvoir. Et il veut le reprendre.

Le Tampon : marcher dans les traces du patron

L'histoire commence en 1986. Didier Robert a à peine la vingtaine et il est déjà le plus jeune adjoint du Tampon, dans l'ombre d'André Thien Ah Koon — « TAK », le baron du Sud, l'homme qui règne sur la commune comme sur un fief. Pendant vingt ans, Robert apprend. Adjoint, directeur de cabinet, homme de l'ombre. Patient.

En janvier 2006, TAK est « rattrapé par les affaires et la justice » — ce sont les mots du Journal de l'Île de l'époque. Condamné pour prise illégale d'intérêts en 2004, confirmé en appel en 2005, pourvoi en cassation rejeté en janvier 2006 : trois ans d'inéligibilité. TAK démissionne de la mairie. Robert prend la place. Beaucoup pensent qu'il est un intérimaire. Un homme de paille en attendant le retour du chef.

Didier Robert succède à André Thien-Ah-Koon à la tête de la mairie du Tampon

Erreur.

« D'aucuns auraient voulu voir en lui un simple intérimaire de la politique, une doublure mise brièvement en avant. Ils risquent d'être déçus. »Le Journal de l'Île, 2 avril 2006

En deux mois, Robert s'impose. Président de la Communauté de communes du Sud, conseiller régional, il empile les mandats. Le Tampon n'est qu'un tremplin.

Le parallèle est frappant : Robert a accédé au pouvoir parce que son mentor a été déclaré inéligible pour prise illégale d'intérêts. Dix ans plus tard, ce même chef d'accusation figurera parmi ceux visés par l'enquête ouverte autour de la NRL.

2010 : le bâtisseur

Didier Robert et Jean-Paul Virapoullé lors des discussions politiques entre les deux tours des élections régionales à La Réunion.

La victoire de 2010 est nette. 45 % des voix au second tour. Paul Vergès, douze ans à la présidence de la Région, est balayé. Robert arrive avec des promesses ambitieuses : 600 000 touristes, 20 000 emplois, 2 000 bus, 10 000 logements. Et surtout, la route. La Nouvelle Route du Littoral.

Didier Robert lors de la campagne des élections régionales à La Réunion, où il cherche à élargir ses alliances avant le second tour.

La NRL, c'est le projet d'une vie. Un viaduc en mer pour remplacer la route la plus dangereuse de France, celle où les éboulements tuent. Un chantier titanesque, des milliards d'euros, et les plus grandes entreprises de BTP de France alignées au départ.

Robert adore les grands travaux. C'est son gaullisme à lui — il cite de Gaulle comme d'autres citent la Bible :

« L'homme politique ne doit pas être celui qui se plie au diktat de la rue. J'avoue mon admiration pour le courage politique du général de Gaulle. »

Le volontarisme politique, version Robert, passe par les infrastructures. De gros chantiers. De gros budgets. De très grandes entreprises.

La machine à marchés publics

Pendant cinq ans, la Région tourne à plein régime. Contrats de plan, partenariats, cofinancements. Le BTP réunionnais vit ses plus belles années. Les majors — Colas, Vinci, Bouygues, GTOI... — engrangent les marchés. La NRL avance. Les grues tournent. L'argent coule.

Et puis vient la question que personne ne pose en public, mais que tout le monde murmure dans les couloirs de la pyramide inversée de la rue de Paris : selon quels critères les marchés sont-ils attribués ?

L'opposition, elle, ne murmure pas. Huguette Bello demande la transparence sur les procédures d'attribution. Thierry Robert — homonyme et adversaire politique — formule des accusations publiques, qui lui vaudront une condamnation à 1 500 euros d'amende pour diffamation en 2015. Le tribunal a jugé que ses propos dépassaient les limites de la critique admissible.

Août 2015 : l'étrange cambriolage

Deux mois avant les perquisitions, un autre événement vient troubler le récit. Dans la nuit d'un week-end d'août 2015, le domicile de Didier Robert à La Montagne est cambriolé. Le président de Région et son épouse dorment sur place. Ils n'entendent rien.

Avocats lors du procès lié au cambriolage du domicile de Didier Robert

Ce qui disparaît cette nuit-là n'a rien d'ordinaire. Deux téléphones portables — celui du Sénat et celui de la campagne — et plusieurs ordinateurs, privés et professionnels. Quelques bijoux aussi. Mais les journaux locaux notent immédiatement l'anomalie : les voleurs ont « ciblé leur butin », contrairement aux cambrioleurs classiques qui raflent tout ce qu'ils trouvent.

Entrée par effraction, mais avec une discrétion inhabituelle. Pas de saccage, pas de désordre. Essentiellement les appareils électroniques — ceux qui contiennent des données.

« Barbouzes envoyés par un opposant politique ? Cambrioleurs bien informés ? Aucune piste n'est écartée par les enquêteurs. »Journal de l'Île, 15 août 2015

Robert dépose plainte au commissariat Malartic, « en toute discrétion ». Une enquête est ouverte par la sûreté départementale.

Les ordinateurs prennent la direction de Paris

L'affaire aurait pu rester un fait divers. Elle ne le restera pas.

En décembre 2017, trois hommes comparaissent au tribunal de Champ-Fleuri pour recel. Cédric Bourgoin, le receleur. Christopher Angama, le « hacker du dimanche » qui débloquait et formatait le matériel volé. Jean-Luc Ouloumeni, gros bras au casier chargé. La presse locale titre : « Le receleur, le hacker et le truand ».

Mais un détail rapporté par la presse locale fait basculer l'affaire dans une autre dimension :

« Les ordinateurs dérobés ont immédiatement pris la direction du PNF. » — Presse locale, 20 décembre 2017

Le PNF. Le Parquet National Financier. Celui-là même qui, deux mois après le cambriolage, enverra une douzaine d'équipes perquisitionner simultanément le domicile de Robert, les bureaux de la Région et les sièges des majors du BTP.

La chronologie est troublante. Août 2015 : les ordinateurs de Robert sont volés. Octobre 2015 : le PNF frappe à sa porte. Le vrai cambrioleur n'a jamais été identifié. Seuls les receleurs — des petites mains — ont été jugés.

Me Creissen, avocat dans le dossier NRL, y fera allusion publiquement en octobre 2015 : « Il n'est pas question qu'un cambriolage vienne faire disparaître des ordinateurs. »

La question reste entière : qui a commandité ce vol ? Et qu'y avait-il sur ces ordinateurs ?

8 octobre 2015 : le matin où tout bascule

Deux mois après le cambriolage, la justice officielle prend le relais. Cette fois, pas de discrétion nocturne. C'est en plein jour que le Parquet National Financier frappe.

À l'initiative du Parquet national financier, des perquisitions ont été menées à l'hôtel de la Région ainsi que sur une dizaine d'autres sites

Une douzaine de perquisitions simultanées. Son domicile à La Montagne. Les bureaux de la Région. Les cabinets des vice-présidents. Les sièges des géants du BTP. Corine Peyron, sa collaboratrice proche, est visée. Me Jean-Jacques Morel, son avocat, est présent. Les enquêteurs du Parquet National Financier de Paris déploient des moyens considérables.

Les chefs d'enquête visés : favoritisme dans l'attribution des marchés publics de la NRL, prise illégale d'intérêts, financement politique illicite. L'enquête porte sur la régularité des procédures d'appels d'offres.

Schéma présenté dans un journal local le 09/10/2015

Robert nie toute irrégularité. Coopère avec la justice. Refuse de démissionner.

« Pas un tribunal », répète-t-il.

Techniquement, il a raison. Juridiquement, aucune mise en examen ni condamnation ne tombera — pas à ce jour. Mais politiquement, le mal est fait. L'image du bâtisseur est durablement associée à cette enquête.

Six ans sous enquête : l'usure

Ce qui use en politique, ce n'est pas toujours la condamnation. C'est l'attente. L'instruction qui n'en finit pas. Les auditions. Les expertises comptables. Les articles de presse — 280 éditions rien qu'en 2015 — qui rappellent, rappellent, rappellent.

De 2015 à 2021, Robert gouverne avec cette enquête en toile de fond. L'opposition en fait un argument permanent. Bello, patiente, laisse le temps faire son travail. Rumeur de garde à vue de Corine Peyron. Nouvelles auditions. Expertises qui traînent.

Le paradoxe Robert : il continue à construire des routes, mais il ne peut plus avancer politiquement.

Les soutiens tiennent — la droite locale reste groupée. Mais l'énergie n'y est plus. Le conquérant de 2010 est devenu un homme en défense permanente. Les conférences de presse ne parlent plus de tourisme ou de continuité territoriale. Elles parlent de présomption d'innocence.

La chute : 27 juin 2021

Huguette Bello n'a même pas besoin de forcer. La victoire tombe comme un fruit mûr. Onze ans de pouvoir, une enquête judiciaire en toile de fond, une île fatiguée du même visage — le scrutin est sans appel.

Huguette Bello victoire élections régionales La Réunion

Robert perd la Région. Il avait déjà perdu la mairie du Tampon.

Le bilan : réalisations et questions en suspens

Soyons justes. Didier Robert a un bilan concret.

La continuité territoriale — les billets d'avion subventionnés pour que les Réunionnais puissent rejoindre la métropole — c'est lui qui l'a réactivée dès août 2010. La NRL, malgré les retards et les surcoûts, avance. Le tram-train de Vergès, projet jugé pharaonique, a été abandonné — pour le meilleur ou pour le pire.

Mais des questions restent ouvertes.

Les perquisitions de 2015 n'ont débouché sur aucune mise en examen ni condamnation. Mais l'instruction n'a pas non plus abouti à un non-lieu. La procédure semble s'être enlisée — ni classée, ni jugée.

Et la NRL, son œuvre maîtresse, soulève encore des interrogations légitimes. Quel est le coût final réel du chantier par rapport aux estimations initiales ? Les procédures d'appels d'offres ont-elles respecté toutes les règles de la commande publique ?

Ces questions, posées par la justice elle-même depuis 2015, n'ont toujours pas reçu de réponse définitive.

2020 : premier retour par Saint-Denis

Didier Robert ne connaît pas la retraite. Dès 2020, alors qu'il est encore président de Région et que l'enquête du PNF est toujours en cours, il se lance dans la course aux municipales à Saint-Denis — le chef-lieu, la plus grande ville de l'île. Pour lui, « Saint-Denis est le maillon faible » du développement réunionnais, et il entend y remédier.

Au premier tour, le 15 mars 2020, il obtient 24,9 % des suffrages — deuxième derrière Ericka Bareigts (42,7 %). Il appelle alors à « l'union de la droite et du centre », notamment en direction de Nassimah Dindar (13 %). Mais Vanessa Payet-Pignolet (Croire et Oser, 7,5 %) refuse l'alliance. Le second tour, reporté par le Covid puis fixé au 28 juin, ne lui sera pas favorable. Robert échoue à conquérir Saint-Denis.

Un an plus tard, il perd aussi la Région face à Huguette Bello.

2026 : nouvelle tentative à Saint-Paul

Mais Robert ne renonce pas. Mars 2026, municipales à Saint-Paul — pas au Tampon, pas à Saint-Denis, pas sur ses terres. À Saint-Paul, fief historique de la gauche, ville d'Huguette Bello. Le choix est stratégique.

Il lance sa campagne avec les mêmes ingrédients qu'en 2010 et 2020 : projets, infrastructures, développement économique. Le gaulliste n'a pas changé de logiciel. La question est de savoir si les électeurs saint-paulois lui donneront une chance — ou si l'ombre de l'enquête de 2015 et l'échec de Saint-Denis pèseront encore dans les urnes.

Ce qu'il faut retenir

Didier Robert est un cas d'école de la politique réunionnaise. Un stratège. Un bâtisseur au sens premier du terme : routes, aéroports, infrastructures. Mais aussi un homme dont les mandats ont été marqués par la plus importante enquête judiciaire jamais ouverte autour d'un élu de l'île.

Il a succédé à un mentor tombé pour des affaires judiciaires. Il a lui-même perdu le pouvoir — non pas par une condamnation, mais par l'usure que l'enquête a provoquée. Et il revient, persuadé que son bilan de bâtisseur parlera pour lui.

L'histoire jugera. La justice, elle, ne s'est toujours pas prononcée.

C'est peut-être le fait le plus marquant de toute cette affaire : plus de dix ans après les perquisitions du 8 octobre 2015, la procédure judiciaire n'a abouti à aucune conclusion — ni condamnation, ni mise hors de cause. Didier Robert reste présumé innocent. Et les questions sur la NRL restent sans réponse.

12 commentaires

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r
rachida_stp 04/03/2026 à 13:44

Saint-Paul a besoin de projets concrets pour nos ecoles, nos routes, notre emploi. Pas d'un homme politique en quete de reconquete personnelle.

o
olivier974 04/03/2026 à 13:29

Ce qui me derange c'est pas les accusations, c'est le silence. 10 ans et toujours pas de reponse claire. Un futur maire devrait avoir un dossier propre.

F
Fabienne 04/03/2026 à 13:15

On a lu l'article en famille. Meme mon fils de 20 ans a dit : comment on peut se presenter avec autant de casseroles ? La nouvelle generation n'est pas dupe.

d
dav.b 04/03/2026 à 12:48

Je suis de Saint-Paul et je veux un maire qui connait nos quartiers, nos problemes. Pas quelqu'un qui cherche juste un tremplin pour revenir dans le jeu politique.

V
VanessaRun 04/03/2026 à 12:27

Rappelons les faits : perquisitions en 2015, echec a Saint-Denis en 2020, perte de la Region en 2021. Qu'est-ce qui nous dit que Saint-Paul sera different ?

t
ti thierry 04/03/2026 à 12:03

Un homme politique qui se presente dans une ville ou il n'a jamais vecu, c'est deja un signal. Quand en plus il traine une enquete financiere, c'est un drapeau rouge.

S
SoSo StPaul 04/03/2026 à 11:41

Mon pere disait : quand la fumee sort, c'est qu'il y a du feu quelque part. Des perquisitions chez toi, chez tes collaborateurs, chez les entreprises de BTP... ca fait beaucoup de fumee.

P
Patrice 04/03/2026 à 11:12

L'article est bien fait et source. Mais justement, quand on lit tout ca noir sur blanc, ca fait reflechir. Les Saint-Paulois meritent quelqu'un de net.

n
nath.goyave 04/03/2026 à 10:55

10 ans d'enquete du Parquet National Financier et toujours pas de conclusion. Ni condamne ni blanchi. Pas le profil ideal pour diriger une commune quand meme.

J
JF_974 04/03/2026 à 10:34

La NRL c'est combien de milliards de depassement deja ? Et personne n'a rendu de comptes. C'est ca le bilan du batisseur ?

Y
Yannick 04/03/2026 à 10:18

Il a perdu au Tampon, il a perdu a Saint-Denis, il a perdu la Region. Et maintenant il vient chez nous ? Non merci.

m
marielou974 04/03/2026 à 10:02

Saint-Paul mérite mieux qu'un candidat parachuté qui n'a même pas réussi à garder sa propre mairie. On n'est pas un plan B.