Younous Omarjee, vice-président du Parlement européen, a pris la parole en début de mois devant les élus, représentants économiques, agricoles et syndicaux réunis dans l'hémicycle de la Région Réunion, autour de la présidente Huguette Bello. Son message : la réforme budgétaire en cours de préparation par la Commission européenne fait peser une menace directe sur les régions ultrapériphériques, et sur La Réunion en particulier.
Le projet de la Commission prévoit une fusion des fonds européens, la création de plans nationaux uniques et une concentration des financements sur la compétitivité, la souveraineté industrielle et la défense. Pour l'eurodéputé, il ne s'agit pas d'une simple simplification administrative. « Ces changements ne sont pas du tout anodins. Ils disent une transformation même de l'esprit de ces politiques », a-t-il déclaré.
Il identifie deux risques. D'abord, que les grandes régions industrielles européennes captent une part croissante des enveloppes disponibles. Ensuite, que les États reprennent la main sur la gestion des fonds, au détriment des territoires qui défendent directement leurs intérêts auprès de Bruxelles. « Elle ouvre la porte à la renationalisation de ces grandes politiques européennes », a-t-il averti.
Les régions ultrapériphériques sont encore plus exposées. Omarjee rappelle que leurs contraintes structurelles — éloignement, insularité, marchés étroits, dépendance aux importations, surcoûts de transport — sont inscrites dans l'article 349 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. « Les régions ultrapériphériques (RUP) ne sont pas des territoires ultrapériphériques par accident. » Cette reconnaissance juridique doit, selon lui, continuer à justifier un traitement différencié dans les futurs budgets. Il a qualifié sans détour la réforme en cours de « catastrophe pour l'ensemble des régions, qui se prépare, et encore plus une catastrophe pour les régions ultrapériphériques ».
Sur le Programme d'options spécifiques à l'éloignement et à l'insularité (POSEI), dispositif central pour l'agriculture réunionnaise, Omarjee dit avoir obtenu des engagements du président Emmanuel Macron et du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez pour défendre le maintien de son budget ainsi que l'enveloppe destinée à compenser les surcoûts des régions ultrapériphériques. Il évoque également la mise en place d'un « filet de sécurité supplémentaire » pour protéger les régions les moins développées lors des futures négociations. « Personne ne peut savoir ce qui sortira de la négociation du budget européen », reconnaît-il néanmoins.
Le député plaide par ailleurs pour un « omnibus européen » consacré aux régions ultrapériphériques, afin d'assouplir certaines normes jugées frein au développement local, sans toucher aux exigences sanitaires, alimentaires ou environnementales. Il pointe aussi les risques d'une application uniforme des nouvelles règles sur le transport maritime et du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières : matériaux de construction et importations en sortiraient encore plus chers. « La simplification, ce n'est pas la diminution des objectifs. Et la flexibilité, ce n'est pas non plus la recentralisation », a-t-il résumé devant l'assemblée.


8 commentaires
Le POSEI, pour nous les maraîchers bio, c'est pas de l'argent abstrait. C'est ce qui permet de tenir quand une saison de pluie massacre les tomates brésiliannes ou qu'une sécheresse grille les brèdes morelles avant la récolte. Si les fonds passent par Paris, j'ai du mal à croire que quelqu'un là-bas comprend que nos sols, notre eau, nos variétés locales, ça demande un accompagnement qui n'a rien à voir avec un éleveur breton ou un céréalier de la Beauce.
@Lulu, tu touches quelque chose de vrai. Dans le service à la personne, on n'importe pas des matériaux, mais on dépend des aides européennes pour former nos salariés et équiper nos structures. Si ces fonds passent par l'État plutôt que par la Région, j'ai peur qu'on perde en réactivité et qu'on passe des mois à attendre des décisions prises à Paris sans vraiment connaître nos réalités du terrain.
Ce que décrit M. Omarjee rejoint des analyses bien documentées sur la tension entre cohésion territoriale et compétitivité dans la politique régionale européenne. La réforme qu'il évoque n'est pas nouvelle dans sa logique : depuis le début des années 2000, chaque cycle budgétaire tend à recentrer les financements vers les grandes régions moteurs au détriment des zones les moins développées. Ce qui est préoccupant ici, c'est la combinaison de la renationalisation et de la fusion des fonds, qui prive les RUP d'un double levier, celui de la spécificité juridique et celui de la gestion de proximité. Je regrette qu'on ne parle pas davantage de ces enjeux dans les établissements scolaires, y compris aujourd'hui, alors que des générations entières ont été formées et équipées grâce aux fonds structurels.
J'avais un client la semaine dernière, un agriculteur de chez Lo Tampon, il m'a dit exactement ça : si l'État reprend la main sur les fonds à la place de la Région, on va se retrouver à mendier à Paris ce qu'on avait le droit de défendre directement à Bruxelles. Moi je connais pas tous les détails, mais quand les gens dans ma voiture commencent à s'inquiéter pour leurs subventions, c'est que l'affaire est sérieuse.
Question sincère : en métropole on entend peu parler de ces fonds européens au quotidien, mais ici j'ai l'impression que ça touche vraiment tout le monde, les agriculteurs, les artisans, les gîtes comme le nôtre. Est-ce que quelqu'un peut m'expliquer concrètement ce que ça changerait pour le tourisme à La Réunion si ces fonds étaient réduits ou gérés directement depuis Paris plutôt que depuis le territoire ?
Pour mon food truck, les matériaux pour agrandir l'auvent, ça vient de loin et ça coûte déjà un bras. Si en plus les taxes carbone aux frontières font encore grimper les prix des imports, lé pa fasil pour les petits comme moi. On nous parle de simplification mais au bout du compte c'est toujours les petits commerçants qui trinquent en premier.
Je lis cet article avec attention. Une précision s'impose sur le POSEI : ce programme relève d'un règlement européen distinct des fonds structurels classiques, ce qui lui confère une base juridique propre. Les engagements évoqués par M. Omarjee auprès de M. Macron concernent donc une négociation sectorielle spécifique, qu'il convient de ne pas confondre avec les débats généraux sur la politique de cohésion. Ce sont deux chantiers parallèles, même si leurs calendriers finissent par se croiser.
Ce qui me frappe, c'est que les menaces sur les fonds européens touchent aussi directement les projets de préservation des sentiers et de la biodiversité dans les cirques. Quand on guide des groupes dans Mafate ou Cilaos, on voit bien que les aménagements récents ont souvent été cofinancés par l'Europe. Si ces enveloppes sont absorbées dans des plans nationaux pilotés depuis Paris, j'ai du mal à imaginer que les spécificités du péi pèseront lourd dans les arbitrages. Omarjee a raison de tirer la sonnette d'alarme, mais j'aurais aimé qu'on parle aussi des financements liés à la gestion environnementale et au tourisme durable dans les RUP.