À Mayotte, l'entretien des routes est devenu un problème structurel. Mohamed Hamissi, spécialiste des mobilités, le formule sans ambages : un euro non investi aujourd'hui dans l'entretien courant peut en coûter cinq en travaux lourds quelques années plus tard. Cette « dette de l'inaction », selon son expression, pèse déjà sur le réseau départemental et sur les finances publiques.
Le constat est sévère. Le réseau routier, conçu dans les années 1970-80, atteint ses limites sur plusieurs tronçons. La croissance du parc automobile, le vieillissement des infrastructures, des conditions d'exploitation dégradées : les facteurs s'accumulent. L'entretien courant — nettoyage des fossés, comblement des nids-de-poule — reste pourtant la grande victime des arbitrages budgétaires. Dans d'autres territoires, les dépenses d'entretien représentent entre 2 % et 3 % de la valeur de remplacement du patrimoine routier. À Mayotte, ce seuil est loin d'être atteint.
Pourquoi ? Parce que l'état des routes n'est pas un enjeu électoral. Les usagers s'en plaignent aux heures de pointe, lors des inondations ou face à un nid-de-poule. Puis le sujet retombe. Les élus arbitrent ailleurs, vers des dépenses plus visibles politiquement. Le réseau en paye le prix.
Plusieurs projets d'envergure sont pourtant sur la table : le Boulevard Urbain de Mamoudzou, la déviation de Koungou, la liaison Bouyouni-Combani, le contournement de Combani. Le coût cumulé des trois principaux projets avoisinerait 1,4 milliard d'euros, auxquels s'ajoutent les 20 millions d'euros annuels nécessaires au seul entretien du réseau existant. Mohamed Hamissi pointe un risque réel de doublon entre la déviation de Mamoudzou par les Hauts et le Boulevard Urbain, qui répondent à des objectifs proches sur un périmètre similaire. Entre décision politique et mise en service effective, quinze à vingt ans peuvent s'écouler. Lancer trop de projets simultanément, sans financement sécurisé, conduit souvent à étaler, repousser, voire abandonner certaines réalisations.
La question de la mobilité dépasse largement le seul cadre routier. Maîtriser l'usage de la voiture individuelle sur un territoire de 374 km², développer des transports publics performants, intégrer le cabotage maritime depuis le port de Longoni, favoriser le vélo et la marche : autant de pistes complémentaires. Mayotte, rappelle Mohamed Hamissi, n'a pas vocation à reproduire le modèle réunionnais ou corse. Elle doit tracer sa propre voie, adaptée à ses réalités démographiques, financières et géographiques.
La priorité, selon lui, reste claire : régénérer et moderniser le réseau existant avant d'engager de nouvelles infrastructures lourdes. Non par manque d'ambition, mais par cohérence économique. Négliger l'entretien aujourd'hui, c'est fragiliser les finances publiques de demain — et peser durablement sur le développement du territoire.


8 commentaires
Ce qui me frappe, c'est que le problème décrit à Mayotte, on l'a déjà vécu ici dans les années 80. On construisait, on inaugurait, et l'entretien passait toujours après. Ça prend des décennies pour corriger ce genre de réflexe.
Ce que dit l'article sur le fait que l'état des routes n'est pas un enjeu électoral, ça me parle directement. Quand la chaussée devant mon commerce est défoncée ou que les trottoirs sont impraticables, les clients ne poussent tout simplement plus la porte. Ils préfèrent aller ailleurs, dans une zone commerciale avec un parking propre et un accès facile. On est là à payer notre loyer commercial rubis sur l'ongle chaque mois, et l'entretien de base de la voirie qui nous amène de la clientèle, c'est visiblement la dernière des priorités. Même problème ici à Saint-Leu par moments, alors j'imagine ce que c'est à Mayotte.
Comme dit Yannick P, le bateau c'est une vraie option. À Saint-Leu on voit bien que dès que la route du littoral est bouchée ou abîmée, tout le monde galère pour rejoindre les spots. Un réseau maritime bien foutu ça change la game, et ça pollue moins que des milliers de bagnoles à l'arrêt dans les embouteillages. Mayotte a clairement la géo pour ça.
Ce principe d'un euro non investi qui en coûte cinq plus tard, je le vis chaque semaine avec mon matériel de découpe. On reporte l'entretien de la chambre froide pour gratter un peu de trésorerie, et quand elle lâche c'est la catastrophe, le stock y passe. Les élus devraient comprendre ça, c'est pas de la politique, c'est juste de la gestion basique. I fo arrêter de courir après les gros projets visibles et regarder ce qui tient le réseau en état.
Quinze à vingt ans entre décision et mise en service, c'est hallucinant.
Ce qu'il dit sur le cabotage maritime depuis Longoni, c'est exactement le bon réflexe. Dans l'océan Indien, quand la route coince, on pense bateau. Maurice l'a compris depuis longtemps pour sa logistique intérieure côtière. Mayotte a une géographie qui s'y prête, il faudrait vraiment pousser cette piste plutôt que de tout mettre sur du bitume à 1,4 milliard.
1,4 milliard sur la table et les nids-de-poule attendent ! Bon, moi c'est à La Réunion hein, mais l'article dit clairement que Mayotte doit pas copier notre modèle. Bonne chance à eux quand même, parce que les domoun qui se tapent des heures de bouchon chaque matin c'est pas une vie.
Sujet loin de mon quotidien d'apicultrice, mais cette logique d'entretien régulier plutôt que de grosse réparation plus tard, je la vis exactement avec mes ruches. On néglige une visite au mauvais moment, on perd la colonie. Le raisonnement de ce Mohamed Hamissi est solide et s'applique bien au-delà des routes.