À La Réunion, des centaines de jeunes adultes handicapés restent placés dans des établissements pour enfants, faute de places disponibles ailleurs. L'attente pour intégrer une structure adulte peut désormais atteindre « une dizaine d'années », selon un rapport de la Chambre régionale des comptes publié en 2024. Ce qui devait être provisoire est devenu la norme, au prix d'un système à bout de souffle.
Le mécanisme en cause s'appelle l'amendement Creton. Créé en 1989, ce dispositif devait offrir quelques mois de transition aux jeunes handicapés devenus majeurs, le temps qu'une place se libère dans une structure adulte. Trente-cinq ans plus tard, il s'est transformé en impasse. L'ARS recensait encore 328 jeunes adultes maintenus dans des instituts médico-éducatifs (IME) à La Réunion en 2024, soit un nombre multiplié par 2,5 en quinze ans.
À l'IME Henri Vergoz, à Sainte-Marie, des résidents de près de 30 ans côtoient des adolescents de 14 ou 15 ans. Les couloirs, les activités, les projets éducatifs : rien n'a été conçu pour des adultes vieillissants. Le personnel adapte, bricole, tient. Mais la surcharge est réelle. À l'association Saint-François d'Assise (ASFA), les magistrats financiers ont constaté que les jeunes adultes occupaient « jusqu'à 40 % des places destinées aux enfants ».
Le mécanisme est implacable : chaque adulte maintenu dans une structure pour mineurs bloque l'entrée d'un enfant en liste d'attente. « Les établissements gardent les jeunes parce qu'on ne peut pas les mettre dehors. Mais du coup, les plus jeunes ne rentrent plus », résume un professionnel du secteur médico-social réunionnais. Les familles, elles, vivent avec l'angoisse de ce qui se passera après les 20 ans. « Quand on vous annonce qu'il n'y a pas de place avant des années, vous faites quoi ? », interroge Marie-Ange, mère d'un jeune adulte polyhandicapé. « Vous gardez la solution qui existe déjà. Même si elle n'est plus adaptée. »
La Chambre régionale des comptes pointe un « déficit structurel » de places pour adultes, aggravé par un manque d'anticipation chronique, une coordination insuffisante entre institutions et des outils de suivi défaillants. Les différentes administrations ne travaillent même pas à partir des mêmes chiffres. Le rapport appelle à accélérer la création de places, à développer l'accueil temporaire et les dispositifs de répit. Sur le terrain, personne ne se fait d'illusions sur le calendrier. Les changements structurels prennent des années. Et pendant ce temps, les minibus continuent de déposer chaque matin les mêmes jeunes adultes devant des établissements qui n'ont jamais été faits pour eux.


9 commentaires
@Sandrine, ton raisonnement sur le coût des places bloquées est pertinent, mais la vraie question est de savoir pourquoi la création de places adultes n'a pas suivi la courbe démographique prévisible. On pouvait anticiper ce vieillissement des cohortes depuis les années 2000, les données existaient. Ce n'est pas une surprise budgétaire, c'est un choix, conscient ou non, de ne pas affecter les ressources là où les besoins allaient se concentrer.
Ce que décrit l'article, c'est un problème de gestion de flux qui durerait une décennie dans n'importe quelle activité. Aucune boîte ne survivrait avec 40% de sa capacité bloquée par un public qui n'est plus sa cible. On parle de vies humaines, pas de SKUs, mais la logique de fond reste la même : si le système d'entrée est bouché, tout se grippe. Sandrine a raison sur les chiffres, y'a clairement un problème de priorisation budgétaire.
@Rafiki, la métaphore des zones de transition est jolie, mais j'ai du mal à rester dans l'image quand on parle de familles qui attendent dix ans. Ta comparaison avec les cirques dit quoi concrètement sur ce qu'il faudrait faire ? Je lis beaucoup de constats dans les commentaires ici et dans l'article lui-même, mais peu de propositions vérifiables. Le rapport de la Chambre régionale des comptes, est-ce qu'il chiffre un objectif de places à créer sur un horizon donné, ou c'est encore du diagnostic sans engagement ?
Le chiffre de 328 jeunes adultes en IME mentionné dans l'article, multiplié par 2,5 en quinze ans, ça mérite qu'on le lise vraiment. Si chaque place bloquée dans un IME coûte en moyenne autant qu'une place adulte, on parle de ressources publiques qui financent une inadéquation connue depuis des années. La Chambre régionale des comptes dit que les institutions ne travaillent pas à partir des mêmes chiffres, et c'est exactement là le problème : sans base de données commune fiable, aucune planification sérieuse n'est possible.
@Tom Bib, ta notion de zone grise, elle me parle. Quand j'emmène des groupes dans les cirques, je leur montre parfois ces zones de transition entre deux étages de végétation, ni forêt de tamarins, ni zone de haute altitude. Des espaces entre-deux où rien n'est vraiment à sa place. C'est exactement ça, ces jeunes adultes coincés dans des structures pour enfants. La différence, c'est que dans la nature cet entre-deux est fertile. Ici il ne l'est pas.
Je fais mes tournées à Saint-Pierre et j'ai plusieurs familles concernées dans mon carnet. Ce que l'article ne dit pas, c'est que les parents vieillissent aussi. J'ai une patiente, la soixantaine, qui porte son fils adulte handicapé à bout de bras depuis des années en attendant une place. Quand je l'ausculte, c'est elle que j'ai peur de perdre en premier. En 94 on avait les mêmes listes d'attente interminables, mais là-bas on pouvait au moins jouer sur la mobilité entre départements. Ici y'a nulle part où aller.
Trente-cinq ans que ce dispositif existe et i fo attendre un rapport pour réagir, c'est ça ? Sur nos marchés on voit les familles qui portent tout ça toutes seules, sans aide. L'État planifie mieux les aides à la plantation que les places pour nos enfants handicapés.
Ce que décrit cet article me fait penser au concept de « zone grise » institutionnelle, cet espace où les individus n'appartiennent plus vraiment à une catégorie mais n'ont pas encore accès à la suivante. L'amendement Creton, conçu comme un sas, est devenu une prison administrative. Zygmunt Bauman aurait sans doute vu dans ces 328 jeunes adultes ce qu'il appelait des « vies de rebut », des existences que le système produit mais ne sait pas où ranger. Ce qui me frappe surtout, c'est la phrase du professionnel cité : « les plus jeunes ne rentrent plus ». C'est un engrenage qui se mange lui-même, et les chiffres de la Chambre régionale des comptes ne font que confirmer ce que les familles vivent depuis longtemps.
Dix ans d'attente, c'est pas une liste d'attente, c'est une vie entière qui se joue. Ces familles méritent mieux que des rapports qui dorment dans un tiroir.