Une commission d'enquête sénatoriale s'attaque aux méthodes de négociation de la grande distribution. Dans un rapport et plusieurs auditions récentes, les parlementaires décrivent un rapport de force brutal entre enseignes et fournisseurs — industriels comme agriculteurs — en employant des termes directs : menaces, intimidations, pressions commerciales, « facturologie ».
Au cœur du dossier, les centrales d'achat européennes des grands groupes, souvent domiciliées en Belgique ou en Espagne. La commission leur reproche de contourner l'esprit des lois françaises censées protéger les producteurs et rééquilibrer les négociations. PME, PMI et agriculteurs seraient les premières victimes de ce système, confrontés à des interlocuteurs dont le pouvoir de négociation n'a aucune mesure avec le leur. D'après les travaux de la commission, les agriculteurs ne récupéreraient aujourd'hui qu'environ 8 euros sur 100 euros dépensés dans l'alimentation.
La grande distribution conteste. Auditionné au Sénat, Dominique Schelcher, patron de Coopérative U, a rejeté l'idée de « marges excessives ». Carrefour affirme vouloir « respecter l'esprit des lois Égalim » et se dit favorable à une « charte de bonne conduite » encadrant les centrales d'achat européennes.
Les sénateurs ne semblent pas convaincus. Derrière le débat sur les marges, c'est la formation des prix alimentaires qui est en jeu : qui capte réellement la valeur dans la chaîne, entre le champ et le rayon ? Pourquoi les consommateurs paient-ils davantage pendant que des producteurs disent ne plus pouvoir vivre de leur activité ? La commission entend désormais apporter des réponses concrètes à ces questions longtemps restées sans réponse publique.


7 commentaires
@Sandrine, tu as raison de soulever ça, et c'est exactement le problème de la valeur perçue versus la valeur réelle dans la chaîne. Moi je travaille avec des productrices locales de cosmétiques et la première chose qu'on a faite c'est sortir de la logique grande surface pour aller directement en ligne. Moins d'intermédiaires, marge plus juste pour la productrice, prix correct pour la cliente. Ce que décrit le Sénat sur la captation de valeur, on le vit à notre échelle aussi, c'est pas réservé à l'alimentaire.
Des fois je vais au marché forain de Saint-André le samedi matin et les maraîchers là-bas, ils sourient mais tu sens qu'ils sont fatigués. Une cliente me racontait la semaine dernière que son cousin avait arrêté les tomates parce que ça valait plus le coup. On parle de gros groupes au Sénat mais c'est ces petits visages-là qui sont derrière.
Mon mari était agriculteur au Tampon avant de partir à la retraite, et croyez-moi, y'a des années il rentrait le soir avec rien dans la poche après avoir livré des chouchous toute la journée. Tout ça lé pa fasil, et voir que le Sénat commence seulement maintenant à s'en préoccuper, ça fait un peu mal au coeur.
Ce que décrit la commission sénatoriale n'est pas nouveau pour qui s'est intéressé aux travaux de Serge Latouche ou aux rapports de la Confédération paysanne des années 2000. Ce qui est nouveau, c'est que le mot « prédateur » entre dans le vocabulaire officiel du Parlement. La domiciliation des centrales d'achat en Belgique ou en Espagne pour contourner les lois Égalim, c'est exactement le même mécanisme d'optimisation que celui utilisé dans d'autres secteurs, et on finit toujours par se demander à qui profite vraiment le droit européen quand il est utilisé comme outil de contournement du droit national. Je pense que @Sandrine a raison de soulever la question des marges nettes réelles, parce que le chiffre brut de 8 euros sur 100 ne dit pas tout.
Respect pour les agriculteurs qui tiennent encore.
En métropole j'avais déjà l'impression de payer trop cher pour des fruits et légumes qui venaient de fermes à 50 km. Ici c'est encore plus frappant, les producteurs locaux galérent à se faire référencer et on retrouve des légumes importés moins chers en rayon. Les domoun qui travaillent la terre méritent mieux que 8 euros sur 100, franchement.
Le chiffre des 8 euros sur 100 mérite d'être mis en perspective : si on y ajoute les charges amont, le stockage, le transport, la marge nette réelle de l'agriculteur peut descendre encore plus bas. Ce que la commission pointe sur les centrales d'achat domiciliées en Belgique, c'est aussi un problème de traçabilité comptable, difficile de reconstituer qui prend quoi dans la chaîne quand les flux transitent par plusieurs entités juridiques dans différents pays.