Quatre-vingts pour cent des aliments consommés à La Réunion seraient importés. C'est sur ce chiffre, avancé par le collectif Oasis Réunion, que repose l'essentiel de l'argumentaire en faveur d'États Généraux Réunionnais de l'Agriculture et de l'ALIMentation durables et résilientes — baptisés EGRAALIM. Une demande officielle doit être adressée au préfet, à la Région, au Département, à la DAAF et à la Chambre d'agriculture pour en solliciter l'organisation.
Le projet n'est pas nouveau. Un premier appel avait déjà été lancé en septembre 2025 depuis les jardins familiaux du Chaudron, par Oasis Réunion et la SREPEN. Mais la démarche prend aujourd'hui une dimension plus institutionnelle : le collectif doit prochainement rencontrer le délégué interministériel à la souveraineté agricole des outre-mer pour présenter le projet, et rappelle que les 24 maires de l'île avaient exprimé leur soutien au principe après avoir été sollicités par courrier l'année précédente.
« On est dans un constat très sévère que ce système ne peut pas perdurer », tranche Bernard Astruc, co-coordinateur et co-porte-parole d'Oasis Réunion. L'appel intervient dans un contexte tendu : interrogations sur l'avenir de la filière canne, ouverture du capital de Tereos Océan Indien, débats sur la stratégie agricole départementale. Pour Astruc, la réflexion doit dépasser le seul champ agricole et intégrer alimentation, santé et éducation. « Ces domaines doivent désormais fonctionner ensemble », plaide-t-il.
Le collectif, structuré autour d'une trentaine de membres, a travaillé avec des chercheurs du CNRS, de l'INRAE et de l'INSERM pour élaborer trois scénarios. Réduire la dépendance aux intrants importés — engrais de synthèse, pesticides, semences, alimentation animale. Réorienter une partie des terres vers des cultures vivrières, tout en maintenant la canne sous des formes agroécologiques ou biologiques. S'attaquer enfin au gaspillage alimentaire, évalué à environ 30 % selon le collectif, avec un effort particulier sur la restauration collective.
La question de la rémunération agricole est également au cœur du débat. Oasis Réunion avance un chiffre : sur 100 euros d'aliments achetés, seuls 6,80 euros reviendraient à l'agriculteur, contre 41,50 euros absorbés par le marketing et la publicité. Le collectif propose notamment la mise en place de « Paiements pour services environnementaux » (PSE), avec un objectif initial de 1 500 euros mensuels par agriculteur en transition. « Ce changement devra être accompagné techniquement, administrativement et financièrement pour que personne ne soit lésé », insiste Bernard Astruc, qui réfute tout « agribashing » et se présente comme une « force de réflexion et de proposition ».
« La souveraineté alimentaire est possible, il faut simplement la vouloir collectivement », résume-t-il. Reste à savoir si les institutions sollicitées donneront suite à la demande formelle du collectif.


7 commentaires
@Alex, la question de la méthodologie derrière les 80% est légitime. En Bretagne j'avais bossé sur des diagnostics de filières agro et la manière dont on mesure la dépendance alimentaire change complètement le discours, en volume de calories c'est très différent de la valeur marchande. Cela dit, même si le chiffre réel est 60 ou 70%, la situation reste préoccupante pour un territoire insulaire, et le fait que des chercheurs de l'INRAE soient dans la boucle laisse penser que les scénarios ont été travaillés sérieusement.
Ce que je trouve intéressant c'est que le collectif intègre aussi l'éducation dans la réflexion, parce que c'est exactement là que ça se joue sur le long terme. Les jeunes qui grandissent ici ne savent souvent pas d'où vient ce qu'ils mangent, et ça c'est aussi un problème de comm. Si les 24 maires sont déjà partants sur le principe, y'a une vraie base pour pousser quelque chose de visible, de concret, que les gens puissent suivre et s'approprier.
Franchement quand j'achète mon poulet ou mes légumes pour le food truck, des fois lé pa fasil de trouver du local au bon prix et en quantité suffisante. Mes clients ils me demandent tout le temps d'où ça vient ce que je cuisine, et j'aimerais pouvoir leur dire fièrement que tout vient de l'île. Si ces États Généraux débouchent vraiment sur quelque chose de concret pour les petits comme moi, j'signe des deux mains.
Le ratio 6,80 euros pour l'agriculteur contre 41,50 pour le marketing et la pub mérite quand même qu'on précise la méthodologie, parce que ces proportions varient énormément selon les filières. Sur les fruits et légumes locaux la marge de distribution est très différente de celle d'un produit transformé importé. Ce n'est pas pour contester l'idée générale, qui est juste, mais les chiffres agrégés comme ça peuvent parfois fragiliser un argumentaire qui serait plus solide avec des données filière par filière.
Moi mes fournisseurs viande sont presque tous hors péi, et je le vois chaque semaine sur les bons de commande. La filière bovine locale c'est trop petit pour couvrir ce que les gens consomment, et les prix à l'abattoir rendent pas les choses simples pour un artisan comme moi. Ces États Généraux, bien, mais i fo que derrière y'a des décisions concrètes et pas juste un rapport de plus qui prend la poussière.
Le chiffre des 80% d'aliments importés revient souvent dans ce débat mais je n'ai jamais trouvé de source fiable et récente qui le valide précisément. C'est de la masse en valeur, en volume, par catégorie ? Parce que selon la méthode de calcul le résultat change beaucoup. Les trois scénarios élaborés avec le CNRS et l'INRAE, c'est intéressant, mais est-ce qu'il y a un document public consultable ou c'est encore au stade des discussions internes ?
Le chiffre de 6,80 euros qui revient à l'agriculteur sur 100 euros d'achat, ça correspond à ce qu'on vit. Moi à la coopérative on essaie de travailler autrement, mais la pression des intermédiaires et des prix d'intrants importés, ça mange tout. L'idée des PSE à 1500 euros par mois pour accompagner la transition, c'est pas révolutionnaire mais ça mérite d'être discuté sérieusement. Ce qui me questionne c'est comment on gère la cohabitation avec la filière canne pendant la période de bascule, parce que c'est pas en un coup de baguette magique qu'on reconvertit des hectares.