Dans un entretien accordé au journal Le Monde en début de semaine, Arnaud Lagesse, directeur général du conglomérat mauricien IBL, a exposé la logique de ses acquisitions successives à La Réunion. Edena en 2017, Run Market plus récemment : ces rachats s'inscrivent dans une stratégie régionale qui s'étend jusqu'à l'Afrique de l'Est.
IBL est le premier groupe diversifié de Maurice hors secteur bancaire. Il opère dans 22 pays, compte 256 filiales et emploie près de 40 000 salariés. Ses activités couvrent la grande distribution, l'agroalimentaire, les boissons, le sucre, l'énergie, l'hôtellerie et les services financiers.
Arnaud Lagesse dit vouloir construire un « guichet unique pour le consommateur régional », qu'il soit à Maurice, à La Réunion, aux Seychelles ou au Kenya. La Réunion fait partie de cet ensemble : le groupe y détient Edena, leader de l'eau embouteillée sur l'île, qui assure aussi l'embouteillage de Coca-Cola, ainsi que Run Market dans la grande distribution. IBL est par ailleurs présent dans l'hôtellerie avec le Lux Saint-Gilles et figure parmi les investisseurs de Run Air, actionnaire majoritaire d'Air Austral.
Le dirigeant explique cette expansion par les limites du marché local. Avec 1,25 million d'habitants, Maurice ne lui offre plus les perspectives de croissance recherchées. La crise du Covid a servi de déclencheur : « Il fallait absolument sortir », dit-il dans l'entretien au Le Monde. IBL a alors accéléré une stratégie baptisée « Beyond Borders », fondée sur le rachat d'entreprises déjà implantées plutôt que sur des créations ex nihilo.
Le tournant le plus net est venu du Kenya, avec l'acquisition de Naivas, premier réseau de supermarchés du pays. Cette opération a fait passer le chiffre d'affaires du groupe d'environ un milliard d'euros en 2023 à 2,2 milliards d'euros en 2025, selon Le Monde. Près de 70 % du chiffre d'affaires d'IBL provient désormais de ce « consommateur régional », contre 25 % il y a une décennie.
La montée en puissance du groupe mauricien à La Réunion alimente régulièrement le débat politique local. Lors de l'annonce du rachat de Run Market, la présidente de Région Huguette Bello avait jugé qu'une telle opération constituerait « un mauvais signal pour les acteurs réunionnais », estimant que les décisions d'IBL ne seraient « pas prises en fonction des intérêts de La Réunion, mais d'intérêts propres au groupe mauricien ». Une partie du monde économique réunionnais défend au contraire l'idée que ces investissements contribuent à soutenir l'emploi et l'activité sur le territoire.


6 commentaires
@Vavangue, je comprends ta frustration, et en même temps je me demande si on ne peut pas voir ça comme une opportunité de se différencier encore plus sur l'authenticité. Ce que IBL ne pourra jamais acheter, c'est l'histoire d'un producteur local, son ancrage, son lien avec la terre. Moi qui construis ma marque depuis Saint-Benoît, c'est exactement ce récit-là que je travaille à mettre en valeur, parce que les consommateurs cherchent de plus en plus du sens derrière ce qu'ils achètent.
@Vavangue, c'est exactement ce que je vis au marché de Sainte-Suzanne. Edena qui contrôle l'eau embouteillée, Run Market qui décide ce qu'on met en rayon, et nous on arrive avec nos carottes bio et nos patates douces à essayer de convaincre les clients que ça vaut le coup d'acheter local. Le jour où IBL se met à référencer des légumes venus de Maurice ou du Kenya dans leurs rayons frais, on sera bons pour fermer les stands.
Huguette Bello a raison sur un point : les décisions ne se prendront jamais ici. Quand y'a un plan social, quand y'a une restructuration, c'est Maurice qui signe. On a connu ça au Port avec les dockers, on connaît la musique. L'emploi qu'on nous vend comme argument, il tient jusqu'au jour où le groupe décide que les chiffres ne sont plus bons. Et là personne se souvient des beaux discours sur le développement régional.
Ce qui m'intéresse c'est la stratégie "Beyond Borders", franchement bien pensée comme concept. Racheter des boîtes déjà implantées plutôt que partir de zéro, c'est une logique que beaucoup de entrepreneurs d'ici devraient étudier. La question c'est : est-ce qu'IBL laisse vraiment de l'autonomie aux équipes réunionnaises ou tout se décide à Port-Louis ? Ça change tout pour les salariés au quotidien.
Run Market, Edena, Air Austral, y'a pas un secteur qu'ils touchent pas ces mauriciens ! C'est vertigineux quand on met tout ça bout à bout.
C'est exactement ce genre d'expansion qui finit par étouffer les producteurs locaux. Quand un géant comme IBL contrôle à la fois la distribution et les marques, les petits artisans comme moi ont de moins en moins de portes à frapper. Moi j'veux bien qu'ils créent des emplois, mais i fo aussi parler des rayons qui se ferment aux circuits courts pour faire de la place aux marques du groupe.