La première distillerie de rhum de Corse est repartie du Mondial du Rhum avec le Grand Prix de l'innovation. Derrière ce trophée, une filiation discrète avec La Réunion : ce sont des plants de canne à sucre venus de l'île qui ont traversé la Méditerranée il y a trois ans pour s'enraciner dans les plaines d'Aléria, à l'est de l'île de Beauté.
Le projet est né de l'initiative d'Antoine Lavergne-Vincentelli, au domaine de Padulone. Sa famille, des viticulteurs corses, s'est lancée dans cette production inédite sur le continent. Huit hectares, trois années d'existence, et désormais une reconnaissance internationale.
Au Mondial du Rhum, les jeunes producteurs corses n'avaient pas prévu de tenir un stand. C'est l'association Éco-Rhum, qui fédère plusieurs petites distilleries indépendantes, qui leur a ouvert un espace et les a intégrés à des échanges techniques, dont une masterclass. « On voulait surtout rencontrer des professionnels, voir comment notre rhum était perçu », explique Antoine Lavergne-Vincentelli.
Les discussions avec les producteurs réunionnais ont été particulièrement denses. Variétés de canne, fermentation, levures, vieillissement, rendement selon les sols et les conditions climatiques : les sujets n'ont pas manqué. Sans négociation commerciale — du compagnonnage, plutôt. « Ils nous ont donné énormément de conseils, assure le jeune Corse. On venait chercher des solutions à nos problèmes de production, des idées pour faire un meilleur rhum. »
Cette ouverture a surpris les nouveaux venus. Dans un secteur où les techniques sont souvent jalousement préservées, les maisons ultramarines, certaines vieilles de trois siècles, n'ont pas perçu les Corses comme des concurrents. « Huit hectares, ce n'est pas beaucoup, sourit le jeune distillateur. Certains producteurs existent depuis trois cents ans. Nous, on a trois ans. On ne veut pas faire pareil qu'eux. On veut faire notre propre rhum méditerranéen. »
Le Grand Prix de l'innovation décerné lors du Mondial vient consacrer cette singularité. « C'est une joie, mais surtout un honneur. Aujourd'hui, la Corse est reconnue comme un territoire capable de produire de la canne à sucre et du rhum. » Antoine Lavergne-Vincentelli prévoit déjà de se rendre dans d'autres territoires ultramarins pour observer de nouvelles méthodes culturales et continuer à se former auprès de producteurs dont l'expérience se compte en générations.


9 commentaires
@JeanFrak, t'as raison et c'est ce qui m'énerve depuis des années. On vend La Réunion comme une carte postale, le lagon, les cirques, la vanille en pot sur l'étagère du duty free, et pendant ce temps nos vrais savoir-faire agricoles partent enrichir d'autres territoires sans qu'on s'en vante. Des Corses qui gagnent un prix international avec notre canne, c'est formidable, mais y'a personne qui va en faire un argument touristique ici, un circuit chez les producteurs, une expérience distillerie pour les touristes. On rate quelque chose.
Eh, c'est ça l'esprit qu'on devrait avoir partout ! Moi sur mon food truck, des fois des clients me demandent mes recettes et je leur donne, parce que ma cuisine lé bon pas parce qu'elle est secrète, elle est bonne parce que j'y mets mon âme. Les Réunionnais qui ont partagé leur savoir avec ces Corses, ils ont compris ça.
Cette histoire me rappelle quelque chose que Glissant appelait la créolisation, ce mouvement par lequel des cultures entrent en contact, se transforment mutuellement, sans que l'une n'absorbe l'autre. Des plants de canne qui quittent La Réunion pour s'enraciner en Méditerranée et donner naissance à quelque chose d'inédit, c'est presque une métaphore de ce qu'il décrivait dans ses essais. Ce qui est beau ici, c'est que le résultat n'est ni réunionnais ni corse au sens strict, c'est un rhum méditerranéen, une chose nouvelle. Le Grand Prix de l'innovation récompense finalement ce qu'il y a de plus précieux dans tout échange entre cultures : non pas l'imitation, mais la transformation.
@Boug du Lagon, rare oui, mais pas si surprenant quand on vit dans une coopérative. On partage les itinéraires techniques, les problèmes de sol, les bons plans sur les intrants, et personne n'a jamais perdu son exploitation à cause de ça. Ce qui tue une filière c'est le repli sur soi, pas le partage. Les Réunionnais ont compris ça depuis longtemps, nous on essaie de le faire aussi au Tampon avec la canne.
Franchement c'est un beau use case de transfert de compétences, des plants de canne qui voyagent de La Réunion en Corse et qui génèrent un Grand Prix de l'innovation trois ans après, ça ressemble presque à un pivot réussi dans le monde des startups. Le vrai MVP ici c'est clairement la confiance que les producteurs réunionnais ont accordée à des débutants.
Ce qui me touche dans cette histoire, c'est la générosité des producteurs réunionnais, partager leur savoir sans peur, c'est exactement l'énergie qu'on devrait tous cultiver dans nos projets. Quand on donne sans calculer, ça crée quelque chose de bien plus grand que soi. Je repense à mes débuts avec ma marque, les personnes qui m'ont tendu la main gratuitement sont celles qui m'ont le plus fait grandir.
Cette histoire me touche parce que ça prouve que quand on partage ce qu'on sait faire, ça revient en reconnaissance pour tout le monde. Moi dans ma boutique, je vois des clients qui ne savent même pas que la canne à sucre de La Réunion lé bon dans le monde entier. On vend du rhum arrangé artisanal local depuis des années et y'a encore des gens qui me demandent si c'est du rhum de supermarché. Le péi mérite vraiment plus de visibilité sur ce qu'il produit.
Chapeau aux Réunionnais pour l'ouverture d'esprit, donner des conseils sans craindre la concurrence c'est rare.
Article intéressant, mais je ne vois pas trop le lien avec La Réunion comme territoire exportateur de savoir-faire agricole. On parle beaucoup de nos atouts touristiques, de nos paysages, de nos productions locales, mais rarement de cette capacité à transmettre une expertise de terrain. Trois cents ans de culture de la canne, c'est un patrimoine vivant, pas juste un décor. Si on était aussi cohérents sur la valorisation de notre patrimoine bâti industriel, les anciennes sucreries notamment, on aurait peut-être moins de friches à Saint-Denis.