Un rapport d'audit commandé par la Brink's de Mayotte elle-même dresse un tableau sévère de l'entreprise : huit non-conformités majeures, des dispositifs de sûreté incomplets, une salle de comptage qualifiée d'« insalubre » et un niveau d'alerte élevé sur les risques psychosociaux. Ces conclusions devaient être présentées ce jeudi 28 mai lors d'un CSE extraordinaire au siège de la société, dans le quartier du Chaudron à Saint-Denis de La Réunion.
Tout part d'un incident. Le 7 mai 2025, sur le site de Kaweni à Mamoudzou, le gérant de la Brink's de La Réunion, Patrick Liegard, s'en est pris publiquement à un salarié d'une vingtaine d'années — avant de réaliser qu'il s'agissait d'un quiproquo et de s'en excuser en privé. La direction a qualifié la scène de simple « recadrage », dans un contexte déjà tendu après la disparition inexpliquée de 300 000 euros « en dépit de procédures de contrôle très strictes ». Pour la CFTC, syndicat présent dans l'entreprise, l'épisode relevait d'agissements aux aspects « raciste, dévalorisant et esclavagiste ». La diffusion d'un tract en ce sens a conduit Patrick Liegard à engager une procédure de licenciement contre le délégué syndical David Balthazar, tout en le citant à comparaître pour diffamation devant le tribunal correctionnel de Saint-Denis.
C'est dans ce contexte que la Brink's a mandaté le cabinet AMY Conseil OI pour évaluer les risques psychosociaux, la qualité de vie et les conditions de travail. Le rapport ne ménage pas l'entreprise. Parmi les faiblesses relevées : un « parc matériel défaillant », des « procédures floues ou non appliquées », des « conditions de travail dégradées » — chaleur, poussière, équipements de protection insuffisants — et un « climat de défiance envers la direction ». Le cabinet signale aussi l'absence du DUERP, le document unique d'évaluation des risques professionnels, dont le défaut expose la société à voir sa faute inexcusable retenue en cas d'accident du travail.
La salle de comptage concentre les critiques les plus vives. C'est là que des salariés mahorais travaillent dans des conditions décrites comme exécrables : assis à même le sol, dans la poussière produite par de vieilles machines à compter pièces et billets. Le rapport rappelle que les convoyeurs de fonds ont l'obligation de détenir une carte professionnelle, et que « toutes les opérations de sécurité doivent faire l'objet de procédures écrites, sécurisées et accessibles » — une exigence visiblement loin d'être satisfaite. En cas de perte de fonds, la responsabilité civile de la société pourrait être engagée.
Au total, le cabinet recense huit non-conformités majeures touchant la santé-sécurité, l'organisation du travail et la prévention des risques psychosociaux. Il conclut à une « exposition significative » des salariés, un constat que renforce l'important turn-over observé au sein de l'entreprise. La CFTC entendait s'appuyer sur ces éléments lors du CSE extraordinaire de ce jeudi pour accentuer la pression sur une direction déjà fragilisée par plusieurs mois de tensions sociales et judiciaires.


11 commentaires
@Lulu, ce que tu décris avec ton food truck c'est exactement ça, la culture de la sécurité ça commence par des petits gestes répétés chaque jour, pas par des grands discours. Ce qui est dommage dans cet article c'est qu'on voit une direction qui a perdu le lien humain avec ses équipes, et c'est souvent là que tout commence à se dégrader. Un collectif qui se sent respecté, ça ne laisse pas des collègues s'asseoir à même le sol sans rien dire. J'espère vraiment que ce CSE a permis d'ouvrir un espace de dialogue sincère.
J'ai connu des temps où les entreprises ici faisaient moins de paperasse mais traitaient mieux leur monde. Ça me rend triste de lire des choses pareilles.
Ce qui me frappe c'est que l'audit a été commandé par la boîte elle-même, et le rapport est quand même aussi accablant que ça. Soit ils pensaient que ça sortirait jamais comme ça, soit y'a vraiment des gens en interne qui voulaient que ça éclate. Dans les deux cas, la com de crise qui suit ça va être sportive pour Patrick Liegard.
Même moi dans mon food truck j'ai une petite checklist de sécurité, le gaz, le frigo, les températures, l'HACCP tout ça. C'est pas grand chose mais c'est obligatoire et je le fais. Alors une société de convoyage de fonds avec des gens assis par terre dans la poussière et pas de document de risques, franchement ça me dépasse. Si la DIECCTE passait chez moi et trouvait ça elle fermerait la boutique dans la journée, non ?
Une précision utile sur le DUERP : son absence n'est pas seulement un risque en cas d'accident, elle constitue déjà en elle-même une infraction pénale passible d'une amende de 1 500 euros par unité de travail non couverte, doublée en cas de récidive. Ce que l'article appelle « faute inexcusable » joue ensuite sur un registre distinct, celui de la réparation civile majorée au profit du salarié. Ce sont deux conséquences juridiques bien différentes, et les deux s'accumulent. Sur un site comme celui de Kaweni, avec plusieurs catégories de postes, la note finale peut rapidement peser lourd.
Ça peut sembler loin de mon quotidien dans les cirques, mais quand j'emmène des groupes à Mafate ou Cilaos, la première chose que j'explique c'est que la sécurité des gens c'est pas une option, c'est une responsabilité absolue. Un DUERP absent, des équipements insuffisants, ça me parle directement. La montagne elle pardonne pas les approximations, et visiblement le transport de fonds non plus.
@Yannick P, « assis à même le sol » dans une salle de comptage en 2025, franchement même dans ma cuisine à coup de rush du samedi soir on fait pas ça.
Dans le BTP on connaît bien l'histoire du DUERP, les contrôleurs de la DIECCTE débarquent sans prévenir et si t'as pas ton document unique à jour c'est direct une mise en demeure. J'ai eu ça une fois sur un chantier à Saint-Paul, j'avais le doc mais pas mis à jour depuis 8 mois, ça m'a coûté des nuits blanches pour régulariser. Une boîte comme Brink's avec des convoyeurs armés et des millions qui passent par ses mains, ne pas avoir ce document de base c'est une faute de gestion lourde, pas une omission.
300 000 euros qui disparaissent « en dépit de procédures très strictes », lé pa fasil à avaler ce truc.
À Nantes j'ai bossé à côté d'une société de convoyage, les audits sécurité y étaient quasi permanents, moindre écart et c'était l'inspection du travail dans la semaine. Ce qui me surprend ici c'est que l'audit a été commandé par la Brink's elle-même, ce qui veut dire qu'ils savaient probablement à quoi s'attendre. Soit c'est une démarche sincère de remise à niveau, soit c'est pour avoir quelque chose à agiter lors du CSE. La question c'est ce qui va se passer dans les semaines qui suivent.
Le transport de valeurs c'est une industrie réglementée partout dans l'océan Indien, que ce soit à Maurice, à Mada ou aux Comores. Quand on entend « assis à même le sol » et « absence de DUERP », c'est pas un problème de moyens, c'est un problème de volonté managériale. Dans la logistique fret on a des audits de ce type régulièrement, et une non-conformité majeure ça se corrige dans les 30 jours ou tu perds ton agrément. Huit d'un coup, chapeau.