Un rapport de près de 400 pages, remis le 19 mai par une commission d'enquête sénatoriale, dresse un tableau sévère de la grande distribution française. Présidée par la sénatrice Anne-Catherine Loisier et rapportée par Antoinette Guhl, la commission accuse les grands groupes de distribution d'exercer une pression croissante sur l'ensemble de la chaîne alimentaire, des fournisseurs jusqu'aux consommateurs. En Outre-mer, les écarts de prix avec l'Hexagone atteignent jusqu'à 41,8 % pour les produits alimentaires.
Le secteur s'est profondément reconfiguré ces dernières années. Fusions, faillites et alliances européennes ont abouti à une concentration massive : trois ensembles dominent désormais le marché français — Concordis (Carrefour et Coopérative U), Aura Retail (Intermarché, Auchan et Casino) et Leclerc. Selon le rapport, certains groupes de distribution représentent « entre 79 % et 94 % du chiffre d'affaires d'un industriel agroalimentaire ». Un rapport de force que les sénateurs jugent « de plus en plus à l'avantage » des distributeurs.
Les pratiques décrites sont particulièrement sévères. La commission évoque des méthodes « assises sur la menace, l'intimidation et la contrainte » lors des négociations commerciales. Des baisses brutales de commandes auraient représenté jusqu'à 60 % des ventes d'un fournisseur auprès d'une enseigne. Le rapport pointe aussi l'explosion des « marges arrière » — prestations commerciales facturées aux industriels — et mentionne des rendez-vous entre dirigeants pouvant être facturés jusqu'à 400 000 euros. Les centrales d'achats européennes sont, elles, accusées d'être devenues « l'outil favori des distributeurs pour contourner la loi française ».
La situation est encore plus tendue dans les territoires ultramarins. « La vie chère est une réalité des territoires ultramarins », écrivent les sénateurs, qui parlent explicitement de structures « monopolistiques ou oligopolistiques dommageables ». En 2022, les écarts de prix avec la métropole atteignaient 36,7 % à La Réunion, 40,2 % en Martinique et 41,8 % en Guadeloupe. L'éloignement géographique, les coûts logistiques et l'étroitesse des marchés locaux expliquent en partie ces niveaux. Mais la commission note que plusieurs intermédiaires — importateurs, transporteurs, transitaires et distributeurs — empilent leurs marges à chaque étape.
Face à ce constat, la commission formule 24 recommandations : davantage de transparence sur les marges, la publication de données financières consolidées pour certains groupes, un meilleur encadrement des centrales européennes, et un renforcement des moyens de la DGCCRF ainsi que des observatoires des prix en Outre-mer. Le rapport préconise également la création d'une section Outre-mer au sein de l'Autorité de la concurrence.


9 commentaires
@Roselyne, je te comprends trop bien. Nous à la coopérative du Tampon c'est pareil, on fait le calcul à chaque campagne : ce qu'on reçoit et ce que le client paie en rayon, l'écart donne le vertige. Pour la canne ça fait des décennies qu'on l'accepte parce qu'on a pas le choix, mais quand je vois que le Sénat met enfin des chiffres sur ces marges empilées je me dis qu'on n'était pas fous. Le vrai problème c'est que les recommandations vont rester sur le papier tant qu'il y aura pas une vraie volonté de rééquilibrer le rapport de force. Une section Outre-mer à l'Autorité de la concurrence, c'est bien, mais faudra lui donner les dents pour mordre.
@Fifi430, tu soulèves un vrai point sur les enquêtes de la DGCCRF, mais justement le rapport dit qu'ils n'ont pas assez de moyens pour suivre. C'est ça le problème, les règles existent et les contournements aussi, et tout le monde le sait. Le digital a au moins l'avantage de rendre ces infos accessibles vite, wi, mais après faut que les gens derrière les recommandations aient les dents pour agir.
Ici à Salazie on voit bien comment les intermédiaires s'empilent. Quand j'envoie mes chouchous en bas, entre le transport, le grossiste et la grande surface, ce qui reste pour moi ça fait sourire jaune. Cette année avec les pluies on a déjà perdu une partie de la récolte, alors si en plus les marges sont mangées à chaque étape... Les familles du cirque font ce qu'elles peuvent, mais y'a des moments où on se demande si ça vaut encore le coup de tenir.
Ce que je vois sur l'eau depuis des années, c'est pareil : quelques acteurs qui contrôlent tout, les petits opérateurs comme nous qui subissent. Quand je commande mes blocs de plongée, mes combinaisons, mon matériel de sécurité, les prix ont explosé et y'a pas grand monde à qui s'en plaindre. Un rapport de 400 pages c'est bien, mais si la DGCCRF n'a pas les moyens de faire appliquer quoi que ce soit, ça restera du papier, comme les plans de gestion des récifs qu'on nous sort tous les deux ans.
Un point à préciser sur les centrales d'achats européennes mentionnées dans le rapport : leur utilisation pour contourner la loi Egalim n'est pas une nouveauté, la DGCCRF a déjà ouvert des enquêtes sur ce sujet ces dernières années sans que ça aboutisse à grand chose de concret. La recommandation de renforcer ses moyens est donc bienvenue, mais il faudra aussi clarifier le cadre juridique applicable à ces structures qui opèrent souvent depuis la Belgique ou l'Espagne, hors du champ direct du droit français. C'est là que le vrai bras de fer se joue, pas seulement dans les négociations annuelles.
24 recommandations. On verra bien dans cinq ans si une seule a été appliquée.
Lé pou nou ce genre d'article, vraiment. Quand on parle de structures oligopolistiques dans les territoires ultramarins, ça touche tout le monde ici, pas seulement les grandes enseignes ou les industriels. Moi pour acheter mes encres et mes tissus, j'ai aussi subi des prix qui n'ont aucun sens par rapport à ce qu'on trouve ailleurs. Ce rapport donne des mots précis à quelque chose qu'on ressent depuis longtemps sans toujours pouvoir le nommer.
400 000 euros pour un rendez-vous entre dirigeants, vous avez bien lu. Moi je me lève à 4h du matin pour préparer mes bouchons et mes samoussas, et quand je vais commander mes légumes chez le grossiste le prix a encore monté sans explication. Ces marges empilées dont parle le rapport, on les sent à chaque achat, c'est nous les petits qui trinquons à chaque étage de la chaîne.
Ce rapport sénatorial rejoint ce que des chercheurs comme Christian Coutinet avaient déjà documenté sur la concentration de la grande distribution en France. Ce qui est frappant ici, c'est la mise en chiffres précises pour les Outre-mer : 36,7 % d'écart à La Réunion, c'est une réalité que l'on vit chaque semaine en faisant ses courses, mais la voir gravée dans un document officiel de près de 400 pages lui donne un poids différent. La recommandation d'une section Outre-mer au sein de l'Autorité de la concurrence me semble la plus structurante. Il reste à voir si elle sera suivie d'effets, ou si ce rapport finira comme tant d'autres dans un tiroir ministériel.