Le tribunal de commerce de La Réunion doit se prononcer le 10 juin sur une requête de sortie de procédure par « extinction de la dette » concernant la Soficoop — sans avoir examiné les plans de reprise déposés par l'Urcoopa d'un côté, par le groupement Terracoop/Sicalait de l'autre. Cette audience intervient après 26 mois de redressement judiciaire, soit plus du double du délai habituel de 12 mois.
Cette durée hors norme n'est pas le seul point qui accroche. La position du Crédit agricole soulève des questions au moins aussi sérieuses. L'établissement s'apprête à consentir un prêt de 20 millions d'euros en faveur de la seule Urcoopa, de quoi couvrir le passif de la structure. Ce que Christian Dijoux, directeur de l'Urcoopa, présente comme un « effacement de la dette » est en réalité un transfert vers un nouvel emprunt, intérêts compris. La dette n'est pas soldée : elle est décalée et alourdie.
Plus inhabituel encore : aucun pool bancaire n'accompagne l'opération. Pour une restructuration de cette ampleur — l'Urcoopa représente près de 1 000 emplois et 350 millions d'euros de chiffre d'affaires, Terracoop et Sicalait réunies quelque 600 emplois et 200 millions d'euros — le recours à un consortium d'établissements financiers est pourtant la norme, précisément pour diluer les risques. Le Crédit agricole intervient seul, et uniquement en soutien de l'Urcoopa.
Un détail biographique éclaire ce positionnement. Pascal Quineau, président actuel du Crédit agricole de La Réunion, a dirigé l'Urcoopa entre 2020 et 2022. Il a donc présidé aux orientations stratégiques du groupe durant la période où plusieurs décisions contestées ont été prises, notamment la cession de 50 % du capital de Couvée d'Or à Avipole, représentée par Patrick Leveneur. C'est à partir de cette opération qu'aurait émergé un compte courant inversé de 10 millions d'euros entre l'Urcoopa et la Soficoop — autrement dit, un prélèvement sur la trésorerie de la filiale pour financer un investissement industriel dont les retombées attendues ne semblent pas avoir été au rendez-vous.
L'affaire Jardicane concentre à elle seule plusieurs des dysfonctionnements de gouvernance pointés dans ce dossier. Le 30 octobre 2024, la Soficoop — déjà placée sous procédure de sauvegarde — rachète les fonds de commerce de l'enseigne. Selon les informations disponibles, aucun business plan n'aurait été soumis préalablement aux instances compétentes, aucune délibération du conseil d'administration ni du conseil de surveillance n'aurait été mise au vote. Le président Henri Lebon aurait lui-même reconnu, en séance, que la décision n'avait pas été présentée au conseil. Ce n'est qu'en avril 2025, lors d'un conseil de surveillance, qu'un plan d'affaires pour l'activité rebaptisée Botanik Péi a finalement été exposé — pour constater que l'activité ne relevait pas du cœur de métier du groupe et n'offrait pas de perspectives de rentabilité suffisantes. Moins d'un an après la reprise, les trois sites ont fermé, les 19 salariés ont été licenciés pour motif économique, et le coût global de l'opération est estimé à près de 3 millions d'euros.
Le 10 juin, le tribunal de commerce aura donc à statuer dans un dossier où les zones d'ombre s'accumulent : une procédure deux fois plus longue que la norme, un établissement bancaire dont le soutien exclusif à l'un des candidats à la reprise peine à s'expliquer par la seule logique commerciale, et une gestion passée qui pose des questions sur la solidité du projet présenté. Au-delà du sort d'une coopérative, c'est une part significative de la filière agricole réunionnaise qui attend l'issue de cette audience.


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